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La théorie Keynésienne de la planche à billets peut-elle s’appliquer à l’économie algérienne ?

10-05-2021 13:07  Pr Abderrahmane Mebtoul

Au moment où certains observateurs évoquent le recours à la planche à billets afin d’éviter le recours au financement extérieur, l’objet de cette contribution est de rappeler les fondements du modèle keynésien  pour  ensuite voir s’il s‘applique à l’expérience récente algérienne notamment à travers la dépense publique via le financement non conventionnel, puisque le fondement de sa réussite repose sur la théorie keynésienne de la relance  de la demande globale à travers l’émission monétaire. L’ex gouvernement avait amendé l’article 45 de la loi sur la monnaie et le crédit en recourant au financement non conventionnel sans introduire l’institutionnalisation dans cette loi du comité de surveillance, composé d’experts indépendants, pour éviter toute dérive. Faceaux tensions économiques et sociales entre 2021/2022, s’impose un discours de vérité loin des promesses utopiques facteurs de démobilisation.

 Le gouvernement actuel  transitoire, sa marge de manœuvre  étant étroite, un nouveau gouvernement en principe devant être mis en place fin juin 2021, se trouve face à un dilemme du fait du retard dans les réformes structurelles : augmenter les salaires via la planche à billets ( financement non conventionnel), la théorie néokeynésienne de relance de la demande globale à travers l’émission monétaire, et se trouve en face d’une spirale inflationniste incontrôlable comme au Venezuela. Ne pas les augmenter et se trouver devant l’intensification des revendications sociales face aux nombreux scandales financiers exigeant un sacrifice partagé, que l’Etat et les hommes chargés de gérer la Cité donnent l’exemple, pour la nécessaire cohésion sociale. Cela implique un renouveau de la  gouvernance tenant  compte des aspects de structures de l’économie internationale et de l’économie interne de l’Algérie qui après plusieurs décennies d’indépendance politique repose en ce mois de mai 2021 toujours sur la rente des hydrocarbures (98% des recettes en devises avec les dérivées ).

1.-Les fondements de la théorie keynésienne

La base de la pensée keynésienne réside dans le fait de considérer que la demande effective (c’est-à-dire le niveau de consommation et le niveau d’investissement) détermine le niveau de production donc le niveau de l’emploi. Les «stratégies» politiques de relance keynésienne se fondent également sur l’importance du rôle de l’Etat dans l’économie. Keynes ne croit pas à l’autorégulation de l’économie par les mécanismes naturels des lois du marché. L’Etat doit donc intervenir en tant qu’agent régulateur car le capitalisme livré à lui-même ne peut que conduire à des crises chroniques. C’est à l’Etat d’intervenir pour relancer la demande de biens de consommation et de biens d’investissement. Keynes a en quelque sorte été l’artisan du développement de l’Etat providence après la 2° guerre mondiale. Keynes conteste totalement les fondements de l’analyse classique libérale. Keynes raisonne au niveau macroéconomique et considère que la « théorie classique n’est applicable qu’au cas du plein emploi ». Or écrivant durant la période de crise de l’entre-deux guerres ce qui l’intéresse c’est ce qui se passe en période de sous-emploi. De cela découle deux points clés : l’offre ne crée pas comme chez Jean-Baptiste Say sa propre demande mais dépend de la demande effective; à la différence des classiques la monnaie n’est pas une voile mais influe sur l’économie réelle.

La demande effective est la demande anticipée par les entrepreneurs. Ces derniers calculent la production qu’ils doivent réaliser afin de d’offrir la quantité optimale de biens et de services demandée par les agents économiques. Le sous emploi des facteurs de production est selon Keynes dû au fait que les entrepreneurs ont des anticipations pessimistes et sous-estiment la demande effective. Keynes à la différence de Jean-Baptiste Say et des néo-classiques ne raisonne pas dans le cadre d’une « parfaite rationalité des agents et d’une information parfaite sur la situation présente et future » aussi la demande effective dépend de prévisions d’agents qui peuvent ne pas conduire au plein emploi. Pour Keynes, le salaire n’est pas seulement un coût c’est aussi un déterminant important de la demande. Par ailleurs pour lui le mécanisme des prix sur le marché du travail n’aboutit pas usuellement au plein emploi d’où l’introduction de la notion de chômage involontaire. Pour les classiques l’offre de travail par les salariés dépend du salaire réel. S’il y a du chômage c’est que le salaire réel est supérieur à la productivité marginale du travail. Le chômage ne peut être que volontaire c’est à dire venant du refus de travailler au nouveau salaire d’équilibre. Pour Keynes les salaires nominaux ne peuvent pas baisser pour les raisons suivantes: a) des salaires nominaux sont liés à la négociation des contrats -b) une baisse des salaires nominaux entraînerait une baisse  de la demande qui provoquerait à son tour la  baisse de la production.  demande effective en économie fermée,  se compose de la consommation +  l’investissement (C+I). La consommation est le fait de consommer des biens et services, dans le but de satisfaire des besoins ou des désirs. L’épargne est la partie du revenu qui n’est pas consommée, à la différence  des  classiques pour qui l’épargne dépend du taux d’intérêt,  chez Keynes, elle dépend du revenu et l’investissement dépend du taux d’intérêt et de l’efficacité du capital utilisé.   Enfin relatif à la théorie de la monnaie, cette dernière répond au motif de précaution ou de transaction dépendant du revenu global (contrairement à la théorie ultra-libérale néo-classique) et est  détenue pour trois raisons : pour motif de spéculation, motif de transaction et motif de précaution ou  le désir de sécurité en ce qui concerne l’équivalent futur en argent d’une certaine proportion de ses ressources totales. L’auteur aborde alors les  raisons de l’intervention de l’Etat. Pour Keynes, en période de récession  seul l’état est en mesure de stimuler la demande lorsque celle-ci est insuffisante.

En effet, en période de crise les agents économiques ne dépensent pas et les entreprises n’investissent pas. L’investissement ne peut donc «repartir» que si les anticipations des entreprises sont positives. Keynes préconise donc des mesures de relance. Il s’agit de redonner confiance aux consommateurs ; de mettre en œuvre des moyens de répartition des richesses permettant aux agents économiques qui ont la propension moyenne à consommer la plus élevée (c’est-à-dire les catégories sociales les plus «défavorisées») de dépenser pour mieux relancer la machine économique ; de baisser les taux d’intérêts pour stimuler le crédit à la consommation et aux investissements et enfin d’engager une politique de grands travaux publics qui provoqueront un effet multiplicateur de revenus et accélérateur d’investissements. Le rôle de l’état consiste donc à injecter des revenus pour «doper» la machine économique. La reprise de la consommation entraînera une augmentation des investissements donc la situation de l’emploi s’en trouvera améliorée, et ce grâce au multiplicateur de revenus. L’idée de départ est la suivante : toute injection de revenus dans l’économie par l’état provoquera une augmentation du revenu national qui lui est bien supérieure. L’efficacité d’une relance de la consommation dépend donc de l’importance de la propension marginale à consommer (c’est-à-dire la tendance des agents économiques à consommer un supplément de revenus). Mais, l’effet d’une relance ne pourra être réellement mesuré que par le jeu du multiplicateur et de l’accélérateur.

2..- La théorie keynésienne et la situation de l’économie  algérienne 

Le  rapport publié par  le FMI intitulé  «Perspectives économiques régionales au Moyen-Orient et en Asie centrale 2021 », a prévu pour l’Algérie un taux de croissance, pour 2021 , de 2,9% et un PIB brut de 153,5 milliards de dollars, contre 200 en 2018 et 160 en 2019.  La crise du Covid-19, a  exposé les banques locales à dépasser 45% du total de leurs actifs bancaires avec  une dette publique totale par rapport au PIB de 63,3%, contre 53,1% en 2020, et que la dette publique nette totale représentera 60,5%, contre 50,4% en 2020.  Les dégâts causés par la crise sanitaire induite par la propagation de l’épidémie du coronavirus et par la chute des prix de pétrole , le taux de chômage incluant la sphère informelle et les emplois rente, devrait atteindre 14,5 en 2021, et 14,9% en 2022, contre 14,2% en 2020, ce taux dépassant les 30% pour les catégories  20/30 ans et paradoxalement les diplômés .Quant au start tup, il leur fait un environnement productif favorable étant des prestataires  de services, ne pouvant donc évoluer dans le temps que dans un cadre stratégique clair, que si elles ont un marché. Or, , le tissu économique est caractérisé  actuellement par plus de 95% étant des unités personnelles ou de petites  SARL  à gestion familiale  peu innovatrices dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15%, la restriction des importations ayant occasionné des ruptures d’approvisionnement. où selon les organisations patronales plus de 50% des activités sont en sous capacités. Le risque est de se retrouver avec le même impact négatif de faillites comme les nombreux projets de l’ANEJ . 

Le montant des services ont fluctué entre 10/11 milliards de dollars par  an entre 2010/2019  accroissant les tensions financières, l’Algérie possédant pas à ce jour de véritables bureaux d’études pluridisciplinaires complexes, renvoyant à l’exode de cerveaux  où une dernière enquête internationale d’avril 2021 est inquiétante, plus de 80% des compétences désirant s’expatrier et dans ce cas il est utopique de parler de l’économie de la connaissance où les discours sont en contradiction avec la l réalité, le primat des salaires  rente.  Ce faible taux de croissance. Cela   a des incidences sur le niveau  des réserves de change, qui  ont  été en  2013  de 194,0 milliards de dollars,  en   2018 :de 79,88 milliards de dollars,  en 2019 : 62 milliards de dollars  et fin  2020,  entre 42/43 milliards de dollars. Les réserves de change ont baissé entre 2019/2020 de 20 milliards de dollars. Pour le  PLF-2021, au cours de 128 dinars un dollar au moment de l’établissement de la loi, nous avons  un déficit budgétaire record de plus de 21,75 milliards de dollars contre à la clôture 2020 de 18,60 milliards de dollars avec un déficit global du trésor de 28,26 milliards de dollars, soit 17,6% du PIB. Comme conséquence une baisse du taux de   croissance du PIB à prix courant, tiré essentiellement par la dépense publique via la rente des hydrocarbures,   qui a été en 2019 de 0,8%, en 2020 moins 6%  avec une prévision de 2,9% en 2021 alors que le  taux de croissance se calcule par rapport à la période précédente, le taux de croissance négatif positif en 2021, rapporté à 2020, moins de 6% donne toujours un taux de croissance faible, en termes réel entre 0 et 1% largement inférieur à la croissance démographique, supposant un taux de croissance de 8/9%  afin d’absorber 350 000/400 000 emplois par an. On ne peut tout restreindre, quitte à étouffer tout l’appareil productif quitte à aller vers une implosion sociale avec un taux de chômage ayant avoisiné 15% en 2020.

Cette faiblesse du taux de croissance a un impact sur l’évolution  des réserves de change  et de la cotation du dinar. L’évolution du cours officiel du dinar corrélé aux réserves de change via les recettes d’hydrocarbures à plus de 70% a évolué ainsi de la période de 2001 à mai  2021 :  – 2001 : 77,26 dinars un dollar et 69,20 dinars un euro –– 2018 : 116,62 dinars un dollar et 137,69 dinars un euro – 2019 : 119,36 dinars un dollar et 133,71 dinars un euro – 2020 : 128,31 dinars un dollar et 161,85 dinars un euro avec un cotation sur le marché  parallèle malgré la fermeture des frontières entre 210/211 dinars un euro.   Selon la BA,  le dinar a repris sa dépréciation étant coté officiellement  entre le 6 et 10 mai  2021  , de 133,7398 dinars un dollar et 160, 8221dinars un euro. Le gouvernement projette dans le PLF-2021,  une amplification de sa dévaluation ,  2022, 149,32 DA pour 1 USD et pour 2023  156,72 dinars un dollar. Cette dévaluation qui ne dit pas son nom permet d’augmenter artificiellement la fiscalité hydrocarbures (reconversion des exportation hydrocarbures en dinars) et la fiscalité ordinaire (via les importations tant en dollars qu’en euros convertis en dinar dévalué), cette dernière accentuant l’inflation des produits importés (équipements), matières premières, biens finaux, montant accentué par la taxe à la douane s’appliquant à la valeur dinar, étant supportée en fin de parcours, par le consommateur comme un impôt indirect, l’entreprise ne pouvant supporter ces mesures que si elle améliore sa productivité. .  Quant aux taux officiel de l’inflation, selon les données officielles, cumulé, il  a dépassé les 82% entre 2000/2020 et en redressant les taux de 20%, nous avons une détérioration du pouvoir d’achat durant cette période de 100% avec une  concentration excessive du revenu national au profit d’une minorité rentière où  fait nouveau, une partie de la classe moyenne commence à disparaître graduellement et à rejoindre la classe pauvre, l’inflation et c’est  une loi universelle jouant comme facteur de concentration au profit des revenus variables et au détriment des revenus fixes.

Les tensions sociales, tant qu’il y a la rente, sont atténuées artificiellement grâce aux recettes des hydrocarbures qui permettent des subventions et transferts sociaux représentant 23,7% du budget général de l’Etat et 9,4% du PIB pour l’exercice 2021, mais mal gérés et mal ciblés.  Ces tensions sociales sont également atténuées par la crise du logement qui renforce la solidarité familiale (même marmite, mêmes charges), assurant une paix sociale transitoire.  L’effet d’anticipation d’une dévaluation rampante du dinar, via la baisse de la rente des hydrocarbures, risque d’avoir un effet négatif  sur toutes les sphères économiques et sociales avec l’accroissement des inégalités sociales, l’extension de a sphère informelle, entre 33 et 45% de la masse monétaire en circulation selon des données  officielles contradictoires,(60000 et 10.000 milliards de dinars)    dont  le taux d’intérêt des banques qui devraient le relever de plusieurs points, l’ajustant aux taux d’inflation réel,  freinant à terme le taux d’investissement à valeur ajoutée.  La stratégie hors hydrocarbures demande du temps, devant raisonner toujours en dynamique. Pour les PMI/PME, si le projet est lancé en 2021, sa rentabilité est pour 2024/2025 ; Pour les projets hautement capitalistiques comme le complexe de phosphate de Tebessa, le fer de Gara Djebilet et le phosphate, n’étant encore qu’en intention pas avant 2027/2028.Avec les dernières mesures gouvernementales  de  restriction  de l’apport étranger donc  utilisant presque à 100% les fonds publics, les hydrocarbures avec les dérivées représentant 98% des recettes en devises, et avec la chute  actuelle du baril et du prix de cession du gaz, la capacité financière est de plus en plus  réduite.  Les recettes en moyenne globale  de proviennent d’environ  1/3 du gaz ,1/3 du pétrole et 1/3 de produits raffinés.  Le cours du baril le Brent est coté à    le 10 mai à environ 68 dollars le Bren alors que selon le FMI , l’équilibre budgétaire  pour 2021 nécessite un baril supérieur à 160 dollars. alors   que  le cours  du gaz sur le marché libre  fluctue entre 2,50 –  2, 90 dollars le MBTU (British Thermal Units) entre 2019/ mai 2021 , ayant   fortement  baissé(10/12 dollars le MBTU entre 2018/2015)   du fait  de l’efficacité énergétique, de l’introduction de nombreux producteurs, et   du gaz de schiste américain. Les différents programmes de développement durant ces dernières décennies ou nous avons  assisté à une désindustralisatioqn depuis 1980 vont pour plus de 70% aux infrastructures.

Or, le grand problème, la mentalité rentière étant de dépenser sans compter, assimilant réalisation à dépenses monétaires  ou se réfugiant dans les réalisations physiques sans se préoccuper du coût,  avec  des restes à réaliser, l’Algérie souffrant  de la faiblesse des capacités d’absorption  ce qui entraîne des surcoûts et des réévaluations perpétuelles. Pour ce faire une idée du bilan, et améliorer la gestion ce qui suppose de préciser le coût initial des projets et ceux clôturées  par rapport aux standards internationaux, et les justifications de ces différentes réévaluations, il y a lieu d’évaluer son impact sur le taux de croissance, le taux de chômage et le pouvoir d’achat des citoyens : enquêtes sur  la répartition du revenu et modèle de consommation par couches sociales pour déterminer l’indice de concentration en termes réels selon une vision dynamique à moyen et long terme.. Or les enquêtes sur le terrain montrent une mauvaise programmation, la surestimation des dépenses et à de longs retards dans l’exécution des projets, de très importants dépassements de budget au niveau de différents projets , l’existence d’un décalage entre la planification budgétaire et les priorités sectorielles, l’absence d’interventions efficaces dues à un morcellement du budget résultant de la séparation entre le budget d’investissement et le budget de fonctionnement , des passifs éventuels potentiellement importants, de longs retards entrainant des surcoûts pendant l’exécution des projets.

Ceci, témoigne de la faiblesse de la capacité d’exécution des organismes d’exécution, que ni les ministères d’exécution, ni le ministère des Finances n’ont suffisamment de capacités techniques pour superviser la qualité de ces études, se bornant au contrôle financier, le suivi technique (ou physique) exercé par les entités d’exécution étant inconnu ou au mieux insuffisant. De nombreuses faiblesses trouvent leur origine dans l’urgence qui accompagne la préparation des projets notamment la myriade de demandes spécifiques auxquelles les projets sont supposés répondre avec des chevauchements des responsabilités entre les diverses autorités et parties prenantes (des dizaines de commissions ministérielles et commissions de wilaya dans le cas du PSRE) ce que les économistes appellent les couts de transactions et ce faute d’une organisation institutionnelle non optimale. Dès lors, nous aurons (04) impacts de l’inefficacité de la dépense publique  sur le volume des importations car le gonflement est du essentiellement à la dépense publique; sur le processus inflationniste qui est à l’origine pour partie de l’inflation et très accessoirement les salaires qui représentent moins de 20% rapportés au produit intérieur brut  et sur la balance des paiements du fait que le doublement de la valeur des services entre 2002/2019, 10/11 milliards de dollars  concerne essentiellement le poste infrastructures (assistance étrangère) renvoyant à la dévalorisation du savoir ; d- sur le taux de croissance global et sectoriel. 

Là aussi il faut replacer les chiffres dans leurs véritables contextes car  les hydrocarbures irriguent l’ensemble de l’économie et le segment hors hydrocarbures, L’essence du taux de croissance global  l’est à plus de 80% sur le total des 5/6% hors hydrocarbures de taux de croissance invoqué par les officiels  , restant aux seules véritables entreprises une participation réelle inférieure à 20% du total du produit intérieur brut ( PIB) comme le montre depuis plusieurs années les exportations hors hydrocarbures (environ /2/3% du total). Encore il faut le reconnaitre nous avons  une amélioration du secteur agricole.  Aussi la croissance hors hydrocarbures officiel est  un taux artificiel comme le taux de chômage incluant tous les emplois temporaires improductifs, les sureffectifs des entreprises et des administrations et les emplois dans  la sphère informelle.  Doit-on continuer dans cette trajectoire où les dépenses ne sont pas propositionnelles aux impacts montrant une allocation non optimale des ressources financières et donc un gaspillage des ressources financières ?  D’une manière générale,, la dépense publique a ses propres limites  et le problème fondamental stratégique qui se pose à l’Algérie réside en l’urgence d’une bonne gouvernance renouvelée se fondant sur un Etat de droit et la démocratisation des décisions, l’épanouissement de l’entreprise concurrentielle nationale ou internationale et son fondement la valorisation du savoir, richesse bien plus importante que toutes les ressources d’hydrocarbures et non l’unique dépense monétaire d’autant plus que les infrastructures ne sont qu’un moyen limité pour un développement  durable.

3.-Les leçons à tirer pour le financement non conventionnel

Pour éviter tout équivoque, le  modèle keynésien ne repose pas sur l’Etat gestionnaire mais sur  la propriété privée des moyens de production avec un rôle stratégique à l’Etat régulateur. Aussi pour l’Algérie  se pose plusieurs questions dont il y a  lieu de répondre correctement si l’on veut éviter les effets pervers d’une politique socio-économique non réfléchie. C’est que l’ origine  des richesses en Algérie  de 1963 à 2021 (capital argent) à ne pas confondre avec l’accumulation du capital  créant  de la valeur,  a suivi le processus de positionnement des cadres dans les secteurs névralgiques ou même secondaires de l’économie et surtout son domaine public en fonction des positionnements au sein de la société, des relations tribales, expliquant la faiblesse de véritables entreprenants créateurs de richesses. Ces richesses, tributaires de relations de clientèles et donc  de la redistribution inégalitaire de la rente des hydrocarbures  façonnent  l’actuelle la structure sociale en Algérie, structuration en mutation non encore  achevée, pas  de changement  dans le fond mais dans la forme. Comment  ne pas rappeler les  ambiguïtés dans la gestion des capitaux marchands de l’Etat passage des grandes sociétés nationales (1970-1979), du découpage de ces sociétés (1980-1986) des fonds de participation ( 1990), des holdings ( 1996) et des sociétés de  participation de l’Etat –SGP ( 2001 à 2008), puis tendance au retour aux entités dépendantes  des Ministères et depuis 2014 à 2021  retour aux grands groupes industriels qui traduisent en réalité le manque de visibilité et de cohérence de la  politique économique et sociale.

Ces replâtrages juridiques avec une instabilité juridique découragent   tout investisseur sérieux- Le  blocage essentiel  de l’investissement  local et étranger  n’est-il  pas le terrorisme bureaucratique  qui se nourrit du manque  de visibilité et de cohérence  dans la réforme globale ? Et ce       nouveau juridisme est-il suffisant  sans objectifs politiques précis et sans  cohérence et visibilité dans la démarche ?  A-t-on mis en place d’autres mécanismes  pour éviter que les investisseurs soient pénalisés par les différentes  tracasseries administratives (registre de commerce, plusieurs mois alors que dans des pays normaux cela met quelques heures,) banques qui sont des guichets administratifs, fiscalité fonctionnant sur les méthodes du XIXème siècle, douane, terrain au niveau des collectivités locales,(le cadastre n’étant pas à ce jour réactualisé et le problème du foncier non résolu malgré certains discours ). Car le parcours du combattant lorsqu’on n’a pas fait faillite dans les méandres bureaucratiques dure plus de 5 années entre le moment de la maturation du projet et sa réalisation alors que  dans tous les pays du monde l’écart  est relativement faible. A-t-on analysé les impacts des différents  assainissements des entreprises publiques avec un résultat mitigé  pour plusieurs dizaines de milliards de dollars entre 1970 et 2021 dont 80% sont revenues à la case de départ, entrainant  des recapitalisations répétées des banques publiques, de quoi créer  tout le tissu industriel existant mais cette fois compétitif  montrant que  ce n’est pas une question uniquement d’argent mais  de tenir compte des deux piliers du  développement du XXIème siècle à savoir le management stratégique et la valorisation du savoir.   

A-t-on tenu compte du  nouveau défi écologique fondement du développement durable avec ces unités polluantes, ces constructions dans la majorité des secteurs  selon les normes dépassées et ce taux d’urbanisation effréné (des éco- pôles mais  réalité de vulgaires hangars comme l’a souligné  le Président Bouteflika lui-même) avec les risques de ghettos qui enfanteront inéluctablement la violence ?  A-t-on analysé objectivement l’importance de la sphère informelle représentant   plus de 50% du produit intérieur brut (PIB) hors hydrocarbures  fonctionnant dans un espace social de non droit,  dont la croissance est proportionnelle au poids de la bureaucratie et de la corruption  et les moyens  de l’intégrer loin des mesures administratives autoritaires ?  S’est –on soucié  de la connaissance  du bouleversement mondial où les capitaux iront s’investir là ou les obstacles politiques  sont mineurs, d’un grand espace socio-économique d’où l’importance de l’intégration maghrébine au sein de l’espace  euro- méditerranéen et africain, et des impacts réels de notre adhésion  à la zone de libre échange avec l’Europe avec des dégrèvements tarifaires allant vers zéro et du futur accord  avec l’organisation mondiale du commerce (OMC) et les moyens de s’y adapter ? 

4.- Comparer le comparable

Au moment où le projet était discuté j’avais proposé au gouvernent non conventionnel,  l’introduction d‘une clause pour son plafonnement afin de rétablir la confiance et l’institutionnalisation a dans cette loi du comité de surveillance composé d’experts indépendants pour éviter toute dérivePar ailleurs,  concernant le financement non conventionnel, évitons la comparaison avec l’Europe, le Royaume Unis , le Japon( trois monnaies internationales convertibles et de grandes puissances économiques)   et surtout les Etats Unis d’Amérique ,  le dollar étant une monnaie internationale qui finance à la fois l’économie américaine mais également le reste du monde, avec un fort  déficit budgétaire, depuis la décision de Nixon de décréter la non convertibilité du dollar vis-à-vis de l’or (1971).  Pour le cas  du Japon c’est un pays qui a une grande épargne, la dette intérieure étant couverte par cette même épargne, les Japonais ayant préféré ’endetter leur Etat plutôt que d’augmenter les impôts expliquant la déflation.

Pour le  cas de la Turquie, pays émergent,  ayant connu  par le passé  une dérive  monétaire, cette dernière a été amortie car possédant d’importantes capacités productives. Comparons pour plus d’objectivé des  cas similaires comme le Venezuela et le  Nigeria pour ne pas commettre les mêmes erreurs. Selon le Dr Paul Craig Roberts qui a été conseiller économique du président Reagan et du sous-secrétaire du Trésor de l'administration Reagan au début des années 1980 et qui est devenu l'un des pères fondateurs des Reaganomics en particulier par sa contribution à la réforme de la «Loi de l'impôt» de 1981 dans l’ American Herald  Tribune 21 septembre 2017 je le cite : « l’ 'effet de l'impression de l'argent semble dépendre de ce qui est fait avec lui et de la façon dont il entre dans l'économie. Les États-Unis, par exemple, ont imprimé une énorme somme d'argent au cours des 10 dernières années. Au lieu d'entrer dans l'économie de consommation et d'augmenter les prix, l'argent est entré dans des instruments financiers, ce qui augmente les prix des obligations et des stocks. Si un pays a des ressources, il peut créer de l'argent pour développer les ressources et ne pas compter sur des prêts étrangers. Si la monnaie du pays est négociée à l'échelle internationale, le pays risque de créer de l'argent, ce qui entraînerait des marchés spéculant contre la monnaie du pays et réduisant sa valeur d'échange. Ce serait très coûteux si le pays dépend des importations. Aussi selon cet éminent économiste, il faut éviter de comparer l’utilisation du financement non conventionnel que propose d’utiliser l’Algérie avec celle des USA devant comparer le comparable ».  

En cas ou n’existerait pas de dynamisation du secteur productif à terme , de versements de  salaires sans contreparties productives et l’apparition de nouvelles rentes spéculatives par la planche à billets, nous aurons inéluctablement un scénario du Venezuela en semi faillite avec une inflation qui de plus e 1000%  fluctue  qui comme l’Algérie excessivement dépendante des fluctuations du prix du pétrole, a été très touchée par la crise économique mondiale, et subit maintenant de plein fouet la baisse des cours pétroliers. C'est le paradoxe d'une économie rentière n'ayant pas profité de cette manne financière pour asseoir une économie productive concurrentielle alors que le  Venezuela aurait des réserves de barils de pétrole de 300 milliards de barils, contre 10 milliards de barils pour l’Algérie selon les données du conseil des Ministres de 2015, une des plus importantes du monde. D’où l’importance d’analyser les éventuels impacts. -.Premier impact, une poussée inflationniste  à terme  entrainerait  une méfiance de la population qui va pour se prémunir se refugier dans des achats comme  l’or, les devises, l’immobiliers, le stockage de biens durables,  élargissant la sphère informelle.

Rappelons que  l’emprunt obligataire a eu un résultat  mitigé vis à vis de l’insertion du  capital argent de la sphère informelle, l’essentiel du capitalisé provenant de la sphère réelle ce qui a conduit à l’assèchement des liquidités  des banques, tout en encourageant certaines rentes spéculatives profitant d’un taux d‘intérêt de 5 à 5,75% -.Deuxième impact, une baisse du même niveau sur les revenus fixes notamment des salariés et des fonctionnaires l’Etat qui risquent d’avoir un revenu divisé par deux en termes de parité de pouvoir d’achat  avec le laminage des couches moyennes , l’inflation  réalisant une épargne forcée pour combler le déficit budgétaire avec le risque de la spirale, revendication sociales, hausse des salaires, inflation - hausse des salaires et inflation,  Troisième  impact,  avec un taux d’inflation supérieur ceux qui ont placé leur capital argent se trouvent pénalisés, accroissant encore plus la méfiance vis-à-vis du dinar, ce qui impliquera forcément le relèvement obligatoire des taux d’intérêts des banques si on veut éviter leur  faillite, avec des taux d’intérêts élevés , frein de l’investissement productif et enfin le  dérapage officiel  du dinar  avec  un écart de 50% sur le marché parallèle ,  avec le renchérissement de tous les  biens importés accélérant à son tour le processus inflationniste

 En conclusion, 

 Après consultation de nombreux experts internationaux et nationaux, la conclusion est la suivante : contrairement à certaines affirmations non fondées, ignorant le fonctionnellement du système monétaire international en mutation, il existe une corrélation indirecte, en cas de rigidités structurelles, et sans contreparties productives, pour le financement non conventionnel entre le taux d’inflation et la cotation d’une monnaie  et ce combinée avec  les effets d’autres variables et paramètres macro-économiques  et macrosociaux internes et d’effets externes. Aussi, à la lumière  de l’expérience algérienne, le modèle keynésien est  difficilement transposable pour l’Algérie  du fait de la faiblesse de la production locale et de la faiblesse du pouvoir d’achat L’Algérie selon le FMI dans son rapport d’avril 2021, continue de bénéficier d’une marge de mouvement positive sur la dette extérieure, qui reste modeste, et qui selon le FMI , devrait atteindre 3,6% et 5,2% de la production respectivement en 2021 et 2022, contre 2,3% en 2020. Cependant, la réussite de la relance économique implique une mobilisation générale, reposant sur un sacrifice partagé, une lutte contre la corruption et la mauvaise gestion, une vision stratégique évitant de naviguer à vue au gré de la conjoncture et en cette période historique de super médiatisation,  un nouveau système d’information et de communication s’adaptant aux nouvelles technologies.

C’est pourquoi, il faut insister sur l’effort d’une information de vérité, qui doit lui être associée pour montrer opérationnalité des réformes au profit de toute la population, évitant la marginalisation de pans de la société. Il y a urgence d’ une cohérence et visibilité dans la politique économique et qui n’est possible que par des stratégies d’adaptation, et en approfondissant les réformes structurelles qui forcément déplacent les segments de la rente, d’où de fortes résistances sociales des tenants de la rente qui versent justement dans la sinistrose pour bloquer les réformes. C’est un défi à la portée de l’Algérie afin d’éviter sa marginalisation et  les tensions sociales. Ou l’Algérie, comme je l’avais noté lors d’une conférence devant les membres du gouvernement en novembre 2014, (n’ayant pas été par les tenants de la rente,   et nous en payons aujourd’hui un  lourd tribu), réalise cette transition nécessaire entre 2021/2030, ou elle ratera cette chance historique, ce qu'aucun patriote ne souhaite. En bref, l’Algérie est un pays dynamique, plein de vitalité, qui se cherche et cherche sa voie étant un acteur déterminant de la stabilité de la région méditerranéenne et africaine, sous réserve d’un renouveau de la gouvernance, sans laquelle aucun développement ne peut se faire. comme  Et le précisait Keynes lui même, l’idéologie est une chose et l’efficacité de la politique économique en est une autre ».

ademmebtoul@gmail.com. 

Abderrahmane MEBTOUL expert international docteur d’Etat  (1974) – professeur des universités, expert-comptable de l’Institut supérieur de gestion de Lille France -  haut magistrat  premier conseiller et directeur général des études économiques  à la cour des comptes 19801/1983. Directeur d’études Ministère Energie Sonatrach 1974/2015.président du conseil national des privatisations 1996/1999
 
(1)-Conférence du professeur Abderrahmane Mebtoul  en  présence du Premier ministre  et des membres du  gouvernement - Alger Club des Pins 06 novembre 2014 « face à la baisse du cours des hydrocarbures pour une nouvelle politique économique » reprenant le débat  à Radio France Internationale RFI  Paris le 24 octobre 2014  avec le professeur Antoine Halff  d’ Harvard qui était alors  directeur de la prospective à  l’Agence Internationale de l’Energie  recommandations ignorées et l’Algérie subit  les conséquences aujourd’hui- Sur le même sujet Interviews du professeur Abderrahmane Mebtoul à l’hebdomadaire français  «le Point.Afrique (Paris/ France) ( 28 avril 2016) et American Herald  Tribune-USA  aout 2018.



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