Les Grands Hommes de l’Ecole diplomatique d’Abdelaziz Bouteflika : Si Abdelkader El Mali, le Père fondateur (2ème partie)

Les Grands Hommes de l’Ecole diplomatique d’Abdelaziz Bouteflika  :  Si Abdelkader El Mali, le Père fondateur (2ème partie)
Contribution | 09 Juillet 2018 | 14:21

 Par M. Ould El Bachir 

Il est peut être difficile pour un universitaire, comme moi, n’ayant pas vécu Novembre, de mesurer la valeur d’un homme, dont le destin se confond avec l’histoire de l’Algérie combattante.

Quand j’emploie ici le concept « école diplomatique », c’est dans le sens quasi institutionnelle d’une vocation.

De ce point de vue, l’analyse a montré que nous n’avons pas de diplomate dans l’histoire de l’institution diplomatique, dont            l’ «œuvre» puisse être comparée à celle d’Abdelaziz Bouteflika, dont le surnom de « Si Abdelkader el Mali » avait en outre une forte connotation révolutionnaire faite de fierté et d’identification à ses symboles.

Tout au long de son itinéraire,  il exprimera, avec éclat, les talents et le style d’un « surdoué»,  en faisant siennes les valeurs  puisées des mêmes règles depuis la naissance dans les maquis de l’Etat révolutionnaire algérien, référenciés sur le respect du droit international et le soutien aux causes justes à travers le monde. A la fois subtil et déterminé, il attire rapidement l’intérêt des grandes puissances.

Dans une Algérie/Post indépendance où les valeurs de Novembre avaient beaucoup d’impact et d’influence, le militantisme de Si Abdelkader El Mali, au cours des dix premières années de sa vie politique et diplomatique, lui valait, en effet, une histoire nourrie de moments de gloire.

Les récits détaillés de son itinéraire exceptionnel indiquent qu’il est né le 2 mars 1937, au moment où les idées nationalistes notamment du PPA/MTLD commençaient à s’ancrer très tôt dans les milieux militants pour la cause nationale.

En 1956, il venait d’achever ses études secondaires, et après des moments d’hésitation (Université ? Vie active ?), il rejoint l'armée de Libération Nationale, en répondant présent à l’appel du Front de libération nationale, qui avait demandé à l’époque à tous les lycéens et étudiants algériens de rejoindre le maquis.

À 19 ans, Abdelaziz Bouteflika se joint à d’autres jeunes ‘’apôtres’’ de cette « Algérie belle et rebelle », en intégrant les premières unités de l’ALN, de la wilaya 5, où il côtoie Cherif Belkacem, Ahmed Medeghri, Kaïd Ahmed et Houari Boumédiène.

Très tôt, ses grandes aptitudes au commandement et à l’organisation pèseront sur lui et sur ses choix et vont se révéler durables.

Après plusieurs missions qui le mènent jusqu’à Gao, ville malienne, située sur le fleuve Niger, celui qu’on nomme désormais Si Abdelkader el-Mali, se voit propulsé aux devants de la scène, eu égard aux missions de plus en plus délicates  qu’on lui confie, d’’’homme de confiance’’, en  ‘’homme d’influence’’.

De  1961 de 1971, son destin bascule grâce à une mission diplomatique dite des grands dossiers de négociations d’abord algéro-algériennes et ensuite  franco-algériennes destinées notamment à clarifier les aspects administratifs, financiers et commerciaux de certaines clauses des accords d’Evian et à régler un peu plus tard les questions de la dette et de la nationalisation des hydrocarbures.

Son analyse des clauses du  chapitre de règlement des questions militaires, qui concède un «  bail à la France pour l’utilisation de la base de Mers El-Kébir pour une période de quinze ans, renouvelable par accord entre les deux pays », montrait déjà des attitudes d’un homme d’Etat : « A Evian, nous représentions un mouvement de libération. Aujourd’hui, vous avez devant vous, les délégués d’un Etat indépendant, membre des Nations unies. Je ne négocierai pas avec vous, ou avec d’autres, notre souveraineté nationale. », disait -il  lors de l’un de ses meetings de campagne électorale pour la présidentielle en 1999.

Je ne parle pas aussi de celui qui vit sa consécration venir de la 29e Assemblée générale des Nations unies en 1974, à la présidence de laquelle il a été élu à l’unanimité. 

A cette rencontre, il se distingue par sa maturité. D’une voix limpide, il prononce son discours : « … Rien ne devrait interdire l’admission de membres qui s’engageraient à respecter les obligations de la Charte des Nations unies. Une telle admission ne doit être soumise à aucune autre exigence, qui en ferait l’objet d’un marchandage ou d’une opération politique. C’est ce qui vient de se passer, cependant à deux reprises au Conseil de sécurité pour l’admission de la République du sud du Vietnam et la République démocratique du Vietnam. Que les Etats-Unis d’Amérique aient expliqué le double vote négatif par leur adhésion au principe de l’universalité, mérite peut-être d’être souligné, mais n’a guère besoin d’être commenté. Car c’est par référence à ce même principe que les Etats-Unis se sont opposés à la suspension de l’Afrique du Sud, pour ne citer que cet exemple particulièrement significatif… », assène-t-il.

Une prise de position problématique, car il s’est exposé à une sanction de l’Assemblée générale qui pouvait le disqualifier de la présidence de sa session. Il est, a contrario, fortement applaudi par l’assistance, qui le soutient dans sa démarche. Le régime de l’apartheid est exclu des Nations unies. La délégation sud-africaine n’y reviendra que sous l’égide de Nelson Mandela, près de vingt ans plus tard.

A la même session, il réussit à obtenir le vote positif de l’Assemblée nationale sur une proposition afférente à une invitation à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Le 13 novembre 1974, Yasser Arafat prononce, à l’ONU, une allocution historique, qui sera classée parmi les 100 discours ayant marqué le XXe siècle. Il rend hommage, à l’occasion, à l’Algérie qu’il décrit comme le porte-flambeau des causes justes et la Mecque des révolutionnaires.

 Sur le plan diplomatique, évidemment, son investissement est total. Il cultive ses relations avec les grands hommes et les grandes puissances. 

Ainsi , le président sénégalais Léopold Sédar Senghor avoua un jour qu’il aimait beaucoup discuter avec Bouteflika, « car c’est un plaisir de l’intelligence ».

Avec le roi du Maroc Hassan II, les relations sont empreintes d’une profonde considération.

Parmi les clés de la réussite de son modus - operandi , la faculté de maintenir des relations avec l’adversaire. Une attitude puisée de la culture révolutionnaire.  Ainsi, il faisait parvenir des présents au souverain marocain Hassan II chaque année pour son anniversaire, y compris en pleine crise du Sahara.

Aujourd’hui, ils sont nombreux à penser que si le défunt roi était encore vivant, les relations avec le voisin de l’ouest seraient considérablement apaisées. 

Il a beaucoup travaillé. Il  connaît tous les faiseurs d’opinion à l’échelle mondiale, depuis longtemps, certains avant qu’ils deviennent présidents.  Grace à lui, l’Algérie joue les premiers rôles dans la reconversion de l’Organisation de l’union africaine en Union africaine, initie la création du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

Encore une fois, il ne cesse de plaider pour un ordre mondial plus équitable, comme il l’a fait, à maintes occasions, par le passé.

Diplomate chevronné, connu et reconnu, Abdelaziz Bouteflika impulsera la politique étrangère qui mène aux grands succès :

1.  Le renforcement et l'unification des rangs arabes lors du sommet de Khartoum de 1967, puis lors de la guerre d'octobre 1973 contre Israël ;

2.   La conclusion, en décembre 1968, d’un accord avec la France sur la circulation, l’emploi et le séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles.

3.  La reconnaissance internationale des frontières de l'Algérie et l'instauration de relations de bon voisinage et de fraternité avec les pays limitrophes ;

4.  L'échec de l'embargo contre l'Algérie suite à la nationalisation des hydrocarbures ;

5.  La consolidation des organisations du tiers monde et le renforcement de leur unité d'action, notamment à travers son action lors de la conférence des 77 et du sommet africain, tenus respectivement en 1967 et 1968 à Alger ;

6.  L’émergence du mouvement des non-alignés et du  processus de décolonisation dans le monde ;

7.  La revendication pour un nouvel ordre économique international ;

8.  La conclusion des accords d'Alger du 6 mars 1975  entre l'Irak et l'Iran notamment à propos de la dispute sur la démarcation de la rivière frontalière de Chatt-el-Arab ;

9.  La réussite, en 1975, de la 7e session extraordinaire consacrée à l’énergie et aux matières premières dont l’Algérie était l’un des promoteurs ;

10. L’Algérie, devenue un partenaire écouté du G8, prend régulièrement part à ses Sommets, depuis l'an 2000 ;

11. La conclusion des accords d'Alger en 2000 visant la normalisation des relations entre l’Ethiopie et l’Erythrée ;

12. La conclusion d’un Accord d’Association avec l’Union Européenne, le 22 avril 2001 ;

13. Parallèlement, il ne ménage aucun effort pour rendre possible la poursuite de la construction de l'Union du Maghreb Arabe.

Au final, on peut dire sans risque de nous tromper qu’il a été un  redoutable  ministre des Affaires étrangères, certainement le meilleur que l’Algérie ait connu. Son bilan  présidentiel, en référence entre autres aux grands ensembles systémiques – stabilité sociale et politique, rayonnement diplomatique, quasi-absence de dette extérieure - montre très clairement une grande rectitude  de celui qui va toujours à la rencontre de son peuple.

En conclusion, le chassé-croisé diplomatique de chefs d’État, représentants ou émissaires de responsables de pays des quatre coins de la planète témoigne, très largement, du respect qu’on voue désormais à l’Algérie, sous sa présidence. 

 M. Ould El Bachir 

 (Universitaire)

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