Quel sera l’impact d’un emprunt obligataire sans intérêt, fondé sur la finance islamique ?

Quel sera l’impact d’un emprunt obligataire sans intérêt, fondé sur la finance islamique ?
Par Pr Abderrahmane Mebtoul | 01 Mars 2017 | 11:59

Le ministre des Finances  a    annoncé le lancement d’un nouvel emprunt obligataire d’État, prévu d’ici le mois de mai prochain, selon l’agence APS,  emprunt qui ne sera pas assorti de taux d’intérêt. Je viens de réaliser entre le 27/28 février 2017  un sondage auprès d’un échantillon  de 100 personnes,  la majorité des commerçants fortunés et non d’entrepreneurs au niveau de la sphère réelle souvent endettés vis à vis des banques notamment les PMI/PME : allez vous placer votre argent en emprunt obligataire  à un taux d’intérêt zéro : la réponse  a été à 95% NON, étant inquiets du retour de l’inflation, certains préférant   se conformer à la finance islamique  qui est le partage équitable  des profits.

1.Quels sont les  fondements  de la finance islamique ?  Apparue en 1975 à Dubaï avec la Dubai Islamic Bank, cette finance impose le respect de plusieurs principes religieux fondamentaux dans l'Islam, selon de nombreux jurisconsultes et théologiens, la finance islamique, en accord avec le droit musulman est fondée sur l'interdiction des transactions tant civiles que commerciales faisant recours à l'intérêt (ribâ) l’assimilant à l’usure,  ou à la spéculation   (maysir) insistant sur  la responsabilité  sociale   de l'investissement, liant  étroitement la rentabilité financière d'un  investissement avec les résultats du projet concret associé, le principe solidaire de l'obligation de partages des profits et des pertes. L’islam interdit les transactions tant civiles que commerciales faisant recours à l'intérêt (ribâ) ou à la spéculation   (maysir).   La finance islamique est fondée sur les principes de la loi islamique qui imposent justice, équité et transparence  se distinguant ainsi  des pratiques financières conventionnelles par une conception différente de la valeur du capital et du travail mettant en avant l'éthique et la morale. Au point de vue des opérations commerciales, les plus courantes sont  la  Mourabaha ou vente avec bénéfices : l'emprunteur ou la banque achète la marchandise ou le produit au fournisseur à la suite de l'ordre d'un client pour les revendre au même client avec une marge de bénéfice fixée à l'avance. L'Ijara ou commission  similaire au crédit bail ou leasing. La banque achète la marchandise ou autres biens,  les louant  ensuite au client qui  devient propriétaire de ces biens quand il a fini de rembourser la somme qui sera échelonnée dans le temps et versée sur un compte épargne, le client payant   une location. Le Taajir, location ou leasing signifie que la banque achète les équipements matériaux et les met à la disposition d'un entrepreneur contre une rémunération fixée à l'avance. Le client devient propriétaire de la marchandise ou véhicule au terme du remboursement. Nous avons  le Bai Mouajjal ou vente reportée signifiant  que la banque achète des équipements/matériaux pour les revendre à terme au co- contractant sur la base d'un contrat à moyen terme souvent pratiqué  dans les opérations d'export-import, la banque achetant  des marchandises à un importateur pour les revendre à un exportateur. -La Moucharaka est une participation d'une banque au capital d'un projet, chaque partie recevant les bénéfices proportionnellement à son apport. La Moudaraba est un financement de fiducie, qui est une contribution au fonds de roulement, la banque participant  à un projet par une injection de capital.  Le partage des bénéfices est convenu entre les parties, et les pertes sont supportées par le fournisseur des fonds, sauf s'il y a faute, négligence ou violation des conditions acceptées par la banque.  le Takaful ou assurance Halal est basée sur la coopération mutuelle, la responsabilité, l'assurance, la protection et l'assistance entre des participants. Et enfin le Sukuk qui correspond au placement islamique dans des obligations donnant  à l'acheteur l'accès à une part de l'actif et ainsi des profits qu'il recevra au lieu des intérêts.

2.- La finance islamique se chiffre à 700 milliards de dollars sur le marché mondial en 2008,  1300 milliards en 2011 et  un actif total dépassant 2 000 milliards de dollars, selon le  rapport annuel de l’Islamic Finance News. Plus de 40 millions de p2ersonnes dans le monde sont actuellement clientes d'une banque islamique. Ce secteur devrait  se situer  entre 3000  à 4000 milliards de dollars en 2020, selon des experts. Il faudrait relativiser ce montant de la finance islamique par quelques données internationales. Ainsi le produit intérieur mondial  en 2015 est estimé à 73 434 milliards de dollars américains.  Selon les  résultats de l’enquête triennale BRI 2016 (Triennial Central Bank Survey), le   volume mondial des opérations de change atteignait, en avril 2016, 5. 000 milliards de dollars en moyenne par jour soit pour  une année  jours plus de  1500.000 milliards de dollars. Selon les données de l’OMC, la valeur en dollars courants des exportations mondiales de marchandises bien qu’ayant  diminuées de 14% en 2015, représente  16. 000 milliards de dollars. Que représente ce montant de la finance islamique  par rapport à la Chine qui  en 2016, les réserves de changes, malgré un recul  de 320 milliards de dollars, dispose  de 3.011 milliards de dollars, les plus importantes réserves de change du monde ? Enfin il faut se méfier  d’un indicateur monétaire global car selon le Global Wealth Report du Credit Suisse Research Institute, les trois quarts de la population adulte mondiale occupent l'échelon inférieur de la pyramide des richesses. Les 3,5 milliards d'adultes dont la fortune est inférieure à 10 000 dollars représentent 2,4% de la richesse mondiale. En revanche, les 33 millions de millionnaires représentent moins de 1% de la population adulte, mais possèdent 46% de la fortune des ménages. Où se situent ces avoirs de la finance islamique ? L'Iran détient environ 40% des avoirs des banques islamiques, l'Arabie saoudite 12% et la Malaisie 10%. Globalement, les banques islamiques sont situées à 60% dans les pays du Golfe persique ,à 20% en Asie du Sud et à 20% dans le reste du monde. Les banques islamiques ont su éviter les pires conséquences de la crise financière de 2008 parce qu'elles n'étaient pas exposées aux « subprimes » et aux créances toxiques et qu'elles ont maintenu un lien fort avec l'économie réelle». La force de la finance islamique provient du fait qu' «elle ne traite pas les produits dérivés et ne s'adonne pas à la spéculation», «Avec de grandes réserves de fonds propres et de liquidités, les banques islamiques sont mieux outillées pour résister aux chocs du marché», estime de son côté le FMI. Mais le  secteur a toutefois lourdement souffert de l'effondrement de l'immobilier et d'autres secteurs économiques dans le Golfe  pendant la deuxième phase de la crise. Entre 2017/2020, le secteur de la finance islamique  devrait faire face à trois défis majeurs : la baisse des prix du pétrole, les changements rapides de la régulation financière mondiale et la fragmentation du marché. Ainsi, le  marché mondial des sukuk a baissé en 2015 en raison de l’interruption des émissions de la banque Negara (banque centrale malaisienne) qui avait émis 50 milliards de sukuk en 2014 et représentait près de 50 % du marché. En 2016, les émissions de sukuk devraient se situer dans une fourchette comprise entre 50 à 55 milliards de dollars, toujours selon l’agence de notation Standard and Poor’s, alors qu’elles représentaient 63,5 milliards en 2015 et 116,4 milliards en 2014.  En 2015, dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar), les émissions d’obligations conventionnelles fondées sur l’intérêt ont augmenté de 140 % à 58 milliards de dollars, alors que les sukuk reculaient de 22 % à 18 milliards de dollars.  

3.-Ce  qui m’amène à rappeler les  trois    conditions pour toute  réussite de la finance islamique

-Premièrement, éviter l’illusion de croire que la réussite de  la finance islamique   sera l’œuvre de l’Etat mais doit être  de la part d’entrepreneurs privés  qui n'ont pas de découvert vis à vis des banques, Les plus grosses fortunes en Algérie   ne sont pas forcément dans la sphère réelle mais au niveau de la sphère informelle notamment marchande avec une intermédiation informelle à des taux d’usure.( voir étude du professeur Abderrahmane Mebtoul « Essence de la sphère informelle au Maghreb et comment l’intégrer à la sphère réelle » Institut Français des Relations Internationales – IFRI- (Paris- Bruxelles décembre 2013--60 pages).

-Deuxièmement, rétablir la confiance supposant un Etat de Droit et une bonne gouvernance. On n’impose pas par la contrainte des mesures, mais de rétablir la confiance sans laquelle aucun développement n’est possible. Lorsqu’un Etat veut imposer des règles qui ne correspondent pas au fonctionnement réel de la société, celle –ci enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner qui ne sont pas celles codifiées par l’Etat, beaucoup plus solides car le contrat reposant sur la confiance entre l’offreur et le demandeur  L’insertion de la sphère informelle au sein de la sphère réelle implique la refonte du système financier, la dynamisation de la bourse des valeurs, et la délivrance des titres de propriétés (réactualisation et informatisation du cadastre) qui auront un impact important sur les rentrées fiscales futures.

-Troisièmement, Ce qui est enseigné en première année d’économie, tout entrepreneur qu’il soit chinois, américain, européen, algérien ou arabe est mu par la seule logique du profit. Le taux d’intérêts ou le taux de profit partagé  préconisé par la finance islamique doit être supérieur au taux d’inflation, réel et non fictif corrigé par les prix des produits subventionnés.  Avec un processus inflationniste accéléré, les  ménages se réfugient  dans l’achat de devises fortes, de l’or ou de l’immobilier afin de préserver le pouvoir d’achat de leur épargne. L’étude menée par l’institut américain Gallup en 2015 pour le compte de la Banque mondiale et consacrée à la place de la finance islamique dans quatre pays de l’Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie et Egypte) et un pays du Moyen-Orient, le Yémen est intéressante dans cette optique. Ainsi,  la finance islamique est loin de bénéficier de la préférence des populations de la région Afrique du Nord comme on pourrait le penser. Selon les résultats de cette étude, moins de 3% des adultes dans les pays étudiés consomment des produits et services bancaires conformes à la charia : 3% en Algérie et en Egypte, 2% en Tunisie et 1% au Maroc et au Yémen. L’étude de l’institut Gallup impute  la faible consommation des services bancaires islamiques aux bas taux de bancarisation de la région Afrique du Nord-Moyen-Orient qui restent parmi les plus faibles au monde (17% en moyenne),  un argument qui, d’après certains experts, est loin d’être convaincant. Et pour cause. Au Maroc et en Tunisie, les taux de bancarisation dépassent 60%. Cela n’a pas empêché une stagnation de l’utilisation des services financiers compatibles avec la loi islamique. Ainsi il y a lieu  d’éclaircir  le  cadre juridique qui définit clairement  ce modèle bancaire.  En Algérie, les deux banques islamiques El Baraka Bank et Al Salam Bank détiennent 15 à 17% des 13% des parts de marché que se disputent les 22 banques privées activant en Algérie. Le succès de la finance islamique réside  au retour à la confiance Etat-citoyens, la maîtrise des équilibres macro-économiques et macro-sociaux, fondés sur la bonne gouvernance et le primat de l’économie de la connaissance tenant compte de la quatrième révolution économique mondiale.

ademmebtoul@gmail.com- 

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