Le programme du Gouvernement et le financement non-conventionnel : risque inflationniste

Le programme du Gouvernement et le financement non-conventionnel : risque inflationniste
Par Pr Abderrahmane Mebtoul | 18 Juin 2017 | 12:22

L’objet de cette contribution est d’analyser l’opérationnalité du financement non- conventionnel retenu en conseil des ministres du 14 juin 2017, qui constitue une application de la théorie keynésienne applicable à une économie de marché concurrentielle structurée, par l’injection monétaire,  disposant  de facteurs de production oisifs (équipement-main d’œuvre qualifiée) et  en sous-emploi alors que l’Algérie souffre de rigidités structurelles avec un dépérissement du tissu productif et une dépendance vis-à-vis du cours volatil des hydrocarbures, d’où le risque avec la planche à billets, d’un processus inflationniste 

1. Le fondement du financement non  conventionnel

Le conseil des ministres a retenu ce mode de financement, étant  utile de préciser sa nature. Le financement non conventionnel qui est une recette néo-keynésienne anticipant sur l’accroissement de la demande à terme (investissement et consommation) mais car en cas de rigidités structurelles et de non dynamisation du tissu productif, il accélère le processus inflationniste.  

Le financement non-conventionnel a été  utilisé mais dans une économie de marché structurée ayant un potentiel de création de valeur ajoutée envisageable  dans le cas d’entreprises en croissance ou d’entreprises en restructuration, utilisé  lorsque le financement traditionnel ne permet pas à l’entreprise de pleinement se développer, ou lorsque le financement n’est simplement pas disponible. En fait, lorsqu’une entreprise a des actifs et/ou génère un flux monétaire (cash-flow), des options de financement non-conventionnel s’ouvrent à elle, en complément au financement traditionnel. 

Les  banques centrales occidentales ont utilisé ces mesures  non conventionnelles qui peuvent prennent la forme de mesures d'assouplissement de certaines normes de la politique monétaire conventionnelle ou d'injections massives de liquidités dans le système financier dans des circonstances qui les justifient, notamment   lors  d’ apparition d'un risque de déflation, un krach boursier ou obligataire, faillite d'un établissement de crédit de taille importante et  crise de confiance du secteur financier. 

Ainsi, la Banque d'Angleterre a ainsi lancé en juillet 2012 le Funding for Lending Scheme (FLS) afin d'encourager les banques et les sociétés d’épargne logement à prêter davantage aux ménages et aux sociétés privées non financières britanniques. Ce dispositif a permis aux établissements de crédit de refinancer des prêts à long terme en apportant en contrepartie une gamme élargie de collatéraux. 

Ce programme à également inspiré l’opération de refinancement à long terme ciblé (TLTRO) de la BCE. Plus précisément, les mesures non-conventionnelles sont des mesures de politique monétaire temporaires dont l'objectif est le rétablissement des canaux de transmission de la politique monétaire et in fine un soutien au crédit bancaire et à la liquidité sur le marché monétaire. Les mesures non-conventionnelles se regroupent en trois catégories.

-Premièrement, les mesures d'assouplissement quantitatif (ou quantitative easing, QE) sont des mesures par laquelle la banque centrale propose une quantité illimitée de monnaie aux banques commerciales. La saturation de la demande de monnaie de celles-ci doit conduire à ce qu'elles dépensent les encaisses excédentaires, c'est-à-dire qu'elles octroient à nouveau des prêts bancaires aux ménages et aux entreprises. 

-Deuxièmement, les mesures d'orientation des anticipations des taux futurs consistent pour la banque centrale à s'engager sur la trajectoire future de ses taux directeurs contribuant à abaisser les taux d'intérêt à moyen et long termes et à les rapprocher du taux directeur de la banque centrale. Elles prennent la forme d'engagements explicites en faveur du maintien à un niveau très faible ou nul le taux directeur pendant une période de temps significative. –

Troisièmement, des mesures d'assouplissement du crédit (ou credit easing). Celles-ci tendent de contourner le blocage du canal du crédit provoqué soit par le phénomène de «trappe à liquidité», soit de tensions sur certains segments-clefs des marchés financiers. 

La banque centrale agit alors comme un «intermédiaire de dernier ressort» en finançant directement l'économie.  De facto, un assouplissement des critères d’éligibilité conduira les banques à moins hésiter dans leur prise de risques, et donc à accorder davantage de prêts à des entreprises de taille moyenne ou petites.

2. La politique keynésienne à l’épreuve de l’expérience algérienne de la dépense publique

Les «stratégies» politiques de relance keynésienne se fondent sur l'importance du rôle de l'Etat régulateur et non Etat-gestionnaire dans l'économie.  Pour Keynes, en période de récession  l'Etat est en mesure de stimuler la demande lorsque celle-ci est insuffisante à travers l’injection monétaire anticipant la relance de la demande globale (investissement et consommation).  Le sous emploi des facteurs de production est selon Keynes dû au fait que les entrepreneurs ont des anticipations pessimistes et sous-estiment la demande effective,  le salaire n'étant  pas seulement un coût  mais  un déterminant important de la demande.

L'investissement ne peut donc «repartir» que si les anticipations des entreprises sont positives. Il s'agit de redonner confiance aux consommateurs ; de mettre en œuvre des moyens de répartition des richesses permettant aux agents économiques qui ont la propension moyenne à consommer la plus élevée (c'est-à-dire les catégories sociales les plus «défavorisées») de dépenser pour mieux relancer la machine économique ; de baisser les taux d'intérêts pour stimuler le crédit à la consommation et aux investissements et enfin d'engager une politique de grands travaux publics qui provoqueront un effet multiplicateur de revenus et accélérateur d'investissements. La reprise de la consommation entraînera une augmentation des investissements donc la situation de l'emploi s'en trouvera améliorée, et ce grâce au multiplicateur de revenus.

L’Etat intervient transitoirement en période de crise donc se situant dans le cadre d’actions conjoncturelles postulant l’élasticité des facteurs de production, équipement, travail qualité disponibles. Aussi  la théorie keynésienne, de court terme et se fondant sur des hypothèses raisonnant d’une économie fermée, se refuse à toute vision à long terme de l'économie, contrairement aux théories classiques d’Adam Smith (la morale), de  David Ricardo, de Karl  Marx ou de Joseph Schumpeter  qui intériorise la dynamique des institutions  et la dynamique des groupes sociaux.  Or avec la crise actuelle nous avons besoin d’un  modèle dynamique à moyen et long terme tenant compte de l’interdépendance  des économies, du nouveau défi écologique et de cette dualité insupportable entre le Nord et le Sud, la responsabilité étant partagée, la gouvernance de bon nombre de dirigeants du tiers monde étant la plus discutable.  

À l'heure actuelle, l'internationalisation croissante des économies constitue une sérieuse limite au modèle. Si elle peut-être applicable  dans les pays développés le crédit à la consommation redynamise l’économie par la consommation il l’est à certaines conditions : premièrement, il n’est pas si aisé d'agir sur le niveau de consommation globale car la consommation dépend de facteurs économiques et psychosociologiques qui ne sont pas toujours facilement identifiables ni maîtrisables. Deuxièmement, le paradoxe consommation - épargne constitue également une limite au keynésianisme : les entrepreneurs n'investissent que si le coût du capital est faible donc si les taux d'intérêts sont faibles car la rentabilité du capital doit être supérieure au taux d'intérêt. Dans le cas contraire les entrepreneurs n'investissent pas.

Or, les taux d'intérêt faibles supposent une épargne abondante, et une épargne abondante ce qui est incompatible avec une forte consommation. Ainsi, à la lumière de l’expérience algérienne, le modèle keynésien est difficilement transposable. Pour l’Algérie, environ en 2016, 97/98% des recettes en devises proviennent directement et indirectement des hydrocarbures brut et semi -brut, 83% du tissu productif est constitué de petits commerce/services, le secteur productif étant marginal, le secteur industriel moins de 5% du PIB et sur ces 5%, plus de 95% de PMI/PME peu innovantes. 

Donc existe une part incompressible, des importations nécessaires à la population et aux segments productifs, 70% des entreprises publiques et privées   –taux d’intégration inférieur à 15%, fonctionnant avec des inputs importés. En cas de non dynamisation du secteur productif entre 2017/2020, en s’en tenant au financement interne par nos propres moyens, l’on ira forcément à l’épuisement des réserves de change. 

Comme les réserves de change tiennent la valeur du dinar déjà coté officiellement à plus de 120 dinars un euro et plus de 190 dinars sur le marché parallèle, un montant de réserves de change de 10/20 milliards de dollars entrainera forcément une cotation officielle à plus de 200 dinars un euro, un processus inflationniste avec forcément le relèvement des taux d’intérêt. 

A un cours de 48 dollars, les recettes de Sonatrach seront inférieures à 30 milliards de dollars( à un  cours de 47 dollars les recettes de Sonatrach ont été de27 milliards  de dollars en 2016) et pour un cours du Brent 52/55 dollars, les recettes de Sonatrach, représentant 98% des entrées de  devises, seraient entre 30/34 de dollars, milliards (à soustraire  20% de coût), pour une sortie de devises biens-services transferts légaux de capitaux variant  2016/2017 entre 55/60 milliards de dollars. 

Car entre  2000/2016, on avons pu constater à une mauvaise programmation, à la surestimation des dépenses et à de longs retards dans l’exécution des projets, de très importants dépassements de budget au niveau de différents projets dont l’existence d’un décalage entre la planification budgétaire et les priorités sectorielles, l’absence d’interventions efficaces dues à un morcellement du budget résultant de la séparation entre le budget d’investissement et le budget de fonctionnement, des passifs éventuels potentiellement importants, de longs retards et des surcoûts pendant l’exécution des projets. 

Ceci, témoigne de la faiblesse de la capacité d’exécution des organismes d’exécution et que ni les ministères d’exécution, ni le ministère des Finances n’ont suffisamment de capacités techniques pour superviser la qualité de ces études, se bornant au contrôle financier, le suivi technique (ou physique) exercé par les entités d’exécution étant inconnu ou au mieux insuffisant. 

De nombreuses faiblesses trouvent leur origine dans l’urgence qui accompagne la préparation des projets notamment la myriade de demandes spécifiques auxquelles les projets sont supposés répondre avec des chevauchements des responsabilités entre les diverses autorités et parties prenantes (des dizaines de commissions ministérielles et commissions de wilaya) ce que les économistes appellent les couts de transactions et ce faute d’une organisation institutionnelle non optimale. 

Dès lors, nous aurons (04) impacts de l’inefficacité de la dépense publique :-a- sur  la valeur  des importations car le gonflement est du essentiellement à la dépense publique; -b- sur le processus inflationniste qui est à l’origine pour partie de l’inflation et très accessoirement les salaires qui représentent moins de 25% rapportés au produit intérieur brut ;  c- sur la balance des paiements du fait que le doublement de la valeur des services entre 2002/2016, 10/11 milliards de dollars/an  concerne essentiellement le poste infrastructures (assistance étrangère) renvoyant à la dévalorisation du savoir ; d- sur le taux de croissance global et sectoriel.  

Là aussi il faut replacer les chiffres dans leurs véritables contextes car que les hydrocarbures irriguent l’ensemble de l’économie et le segment hors hydrocarbures l’est à plus de 80% sur le total des 5/6% hors hydrocarbures de taux de croissance invoqué par les officiels ( moyenne 2000/2016) , restant aux seules véritables entreprises une participation réelle inférieure à 10% du total du produit intérieur brut ( PIB) comme le montre depuis plusieurs années les exportations hors hydrocarbures (environ 3% du total).

La question centrale qui se pose et qui devrait interpeller les plus hautes autorités algériennes au plus haut niveau est comment avec une dépense publique sans précédent depuis l’indépendance politique,  les résultats sont-ils si mitigés d’où l’urgence d’une quantification précise des capacités d’absorption de ces dépenses car tout divorce entre les objectifs et les moyens nationaux limités, dont la solution de facilité est le recours forcément  aux entreprises étrangères avec des réalisations clefs en main limitant forcément l’accumulation du savoir faire technologique et organisationnel interne sans compter les réévaluations permanentes? Doit-on continuer dans cette trajectoire où les dépenses ne sont pas propositionnelles aux impacts où les réserves de change  sont dues à des facteurs exogènes 

3.Le financement non-conventionnel et le risque inflationniste

D’une manière générale, la dépense publique a ses propres limites comme le montre la crise mondiale récente, et le problème fondamental stratégique qui se pose à l’Algérie réside en l’urgence d’une bonne gouvernance renouvelée se fondant sur un Etat de droit et la démocratisation des décisions, l’épanouissement de l’entreprise concurrentielle nationale ou internationale et son fondement la valorisation du savoir, richesse bien plus importante que toutes les ressources d’hydrocarbures. 

Comment ne pas rappeler que lors de là à la conférence nationale sur le développement économique et sociale le 04 Novembre 2O14 en présence du premier ministre de l’époque et des membres du gouvernement, reproduite octobre/novembre 2014 dans la presse nationale et internationale (www.google.com). J'avais proposé approfondir les réformes structurelles et mettre en place un large front social face à la chute du cours des hydrocarbures sous le titre « « le Pr Mebtoul préconise la création d'un comité indépendant de sauvegarde contre les effets de la crise.» 

Avons-nous été écoutés depuis ? Je ne puis oublier ce jour ou la majorité des ministres- pas tous -  et des experts,  affirmant  que le cours allait  remonter, rejetant  cette proposition et que le Pr Mebtoul était un oiseau de mauvaise augure -  Même les experts du  conseil  économique et social ont induit en erreur  les autorités du pays  par des rapports de complaisance entre 2013/2014. 

La dépense monétaire encourageant les infrastructures qui ne sont qu’un moyen a un impact limité pour un développement durable. Aussi, attention pour l’Algérie à une application irréfléchie du financement non conventionnel en donnant la préférence à la planche à billets qui entraînerait l’Algérie un processus inflationniste incontrôlé à l’image de l’expérience vénézuélienne au bord de la faillite et ce bien que ce pays possède la plus grande réserve mondiale de pétrole. 

Il y a urgence de poser les véritables problèmes à savoir l’approfondissement de la réforme globale pour un véritable développement hors hydrocarbures du passage d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures.  Et seules  des réformes internes permettront de modifier le régime de croissance pour atteindre une croissance durable hors hydrocarbures condition de la création d’emplois à valeur ajoutée, mettant fin progressivement à cette croissance volatile et soumise aux chocs externes, les dépense monétaires sans se préoccuper des impacts et l’importance des réserves de change, n’étant  pas synonyme de développement car fonction, du cours des hydrocarbures. 

Or, paradoxalement, l’avancé ou l’accélération des réformes en Algérie est inversement proportionnelle au cours du pétrole, paradoxalement étant freinée lorsque les cours s’élèvent. Pour l’Algérie se pose cette questions stratégique : pétrole bénédiction ou malédiction ? Il faut avoir une vision stratégique avec une quantification précise dans le temps du mode de financement et surtout   une nette volonté politique de réformer, loin des utopies des années 1970. 

ademmebtoul@gmail.com

Références

-Keynes, John. M. 1936. Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Editions Payot, 1969, 387 p. L’évaluation des effets de la dépense publique en Algérie réalisée sous la direction de Theodore O. Ahlers (rapport banque mondiale -n°36270 DZ 15 août 2007- deux   volumes), remis aux autorités algériennes montrant, à partir d’enquêtes précises sur le terrain clairement la faible efficacité de la dépense publique du programme de soutien à la relance économique. -Sous la direction de Abderrahmane Mebtoul l’étude pluridisciplinaire (économistes, sociologues, démographes) les axes de la relance économique face aux mutations mondiales - janvier 2014-   pour les pouvoirs publics algériens (8 volumes 825 pages) ou nous retrouvons bon nombre de propositions développées dans le programme du gouvernement adopté en conseil des ministres

-  Interview quotidien gouvernemental horizon 17/06/2017 sur le financement non traditionnel.

Ayant toujours été pour la confrontation des idées productives, personne n’ayant le monopole du nationalisme, devant bannir toute forme d’intolérance, nous rassembler au lieu de nous diviser en cette conjoncture très difficile tant sur le plan économique que géostratégique, privilégier avant tout les intérêts supérieurs de l’Algérie -suite à l’invitation de ses proches, à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de la mort de Mahfoud Nahnah, le professeur  Abderrahmane MEBTOUL - Expert international interviendra à hôtel Mazafran  le 19 juin à 16h sur le thème « Bilan de l’économie algérienne et face à la baisse du cours des hydrocarbures  quelles  perspectives 2017/2020/2030. 

- Le professeur Abderrahmane Mebtoul sera l'invité de l'émission  Radio Publique Chaine 3-  la matinée du 20 juin 2017  de Souhila Hachemi sur le programme du gouvernement dont  la version intégrale est structurée ainsi :«  plan d’action du gouvernement  pour la mise en  œuvre du programme du président  de la république  en cinq chapitres --1.-renforcement de l’Etat de Droit , des libertés et de la démocratie-2.-renforcement de la bonne gouvernance -3.-  poursuite de l’investissement pour le développement humain et l’amélioration du cadre de vie des citoyens –


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