Arrestations d’Issad Rebrab et des frères Kouninef : une justice spectacle sur fond d’impasse politique

 Arrestations d’Issad Rebrab et des frères Kouninef : une justice spectacle sur fond d’impasse politique
Par Hakim Megatli | 22 Avril 2019 | 19:11

Les arrestations de l’homme d’affaire Isaad Rebrab, patron de Cevital, et des frères Kouninef du groupe éponyme, et leurs mises scène spectaculaires dans des fourgons de la gendarmerie nationale en direction du tribunal de Sidi Mh’amed ont choqué l’opinion.

Indépendamment des chefs d’inculpation qui pèsent sur eux, cette opération coup de filet a démultiplié la tension dans tout le pays. Un climat de suspicion généralisé gagne l’opinion qui redoute une insidieuse opération de règlement de comptes contre des patrons qui ne sont pas dans les bonnes grâces du nouveau pouvoir.

Parce que, il ne faudrait pas être naïf, la justice n’a bougé qu’après l’avertissement sous forme d’un ordre du chef d’état-major de l’Armée, Ahmed Gaid Salah, dans son derniers discours prononcé à Ouargla.

Ce jour-là, il avait annoncé la réouverture des scandales de corruption qui avaient éclaboussé l’Algérie durant les années Bouteflika, en citant notamment les affaires de Sonatrach, d’al-Khalifa et de Kamel Chikhi  (cocaïne).

Mais on était loin de penser qu’une semaine après, le patron du premier groupe privé algérien, Isaad Rebrab allait se faire embarquer comme un malfrat dans un fourgon cellulaire, lui qui était reçu par des chefs d’Etats étrangers. Les algériens n’en croyaient pas leurs yeux.   

Pour les frères Kouninef, on s’y attendait un peu compte tenu de leurs connexions avec l’ex clan présidentiel et l’ex président du FCE, Ali Haddad, qui croupit depuis plus de 20 jours à la prison d’El Harrach pour une histoire de double passeport qui méritait tout au plus une mise en examen et une convocation devant le tribunal.

Mais il appartient évidemment à la justice de prouver le fondement ou pas des graves délits qui pèsent sur ces hommes d’affaires.

Se pose alors la question de savoir si la justice est vraiment libre en l’état actuel des choses pour statuer sur d’aussi lourds dossiers aux connexions politiques évidentes qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon de règlements de compte.

Gaid Salah a beau être aujourd’hui le vrai chef du pays grâce à ses galons et ses divisions, il n’en est pas moins mal placé pour actionner la justice.

Il n’est pas dans son rôle du fait qu’il ne soit, légalement qu’un vice-ministre de la Défense d’un gouvernement composé par l’ex clan présidentiel, voire peut être même par la «Issaba» (bande) et les forces constitutionnelles» qu’il ne cesse d’avertir dans ses discours.

Le propos ici n’est pas tant de plaider la cause de M. Rebrab et des frères Kouninef qui sont après tout, des justiciables comme n’importe quel algérien.

Néanmoins le timing et le mode opératoire de leurs arrestations soulèvent de légitimes inquiétudes.

Qu’est ce qui fait courir le chef d’état-major pour exiger urgemment les têtes de ces patrons ?

Est-il crédible de lancer une telle opération inédite par la justice alors même que le pays est englué depuis plus de deux moins dans une grave crise politique qui plus est, avec des institutions héritées de l’ancien régime et rejetées par le peuple ?

Quel signal veut-on donner au peuple mais surtout à nos partenaires étrangers quand on broie de cette manière un homme d’affaires aussi crédible à l’international qu’un Isaad Rebrab ?  

On peut multiplier à l‘envi les interrogations qui sous-tendent cette orchestration digne d’un polar de série noire.

Le bon sens et la logique auraient voulu qu’on attende que soit installées les nouvelles institutions élues par le peuple avant de lancer ces chasses aux sorcières.  

A moins que l’objectif recherché ne soit justement moins celui de faire œuvre de salubrité publique que de mettre hors d’état de nuire des adversaires politiques (en s’attaquant aux hommes d’affaires qui leur sont proches) pour peser lourdement sur les choix politiques à venir.

Le fait est que ces arrestations sont intervenues curieusement (?) le jour même de la tenue (et de leur échec) des consultations politiques de Bensalah en prévision de la présidentielles du 4 juillet prochain.

Y aurait-il une relation de cause à effet dans ce télescopage calendaire ? Peut-être bien.

Le secrétaire général de la présidence, Hebba El Okbi, a d’ailleurs bizarrement annoncé que l’élection présidentielle est maintenue, alors même que le peuple et la classe politique ont signifié leur rejet net et sans appel.

Assistons-nous à un début du passage en force qui verrait l’état-major adouber un candidat «maison» qui sera couronné en juillet envers et contre le peuple ?

On ne peut désormais rien exclure dans cette atmosphère viciée et ces coups fourrés contre le mouvement populaire qui pensait pourtant avoir fait le plus dur. Gaid Salah qui prendra la parole pour la 18ème fois depuis le 22 février, demain à Blida, éclairera sûrement ces sombres perspectives.

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