Inès Safi à Algérie1 : «L’ignorance volontaire ou forcée est un crime contre l’être humain et contre le souffle divin qui l’habite»

 Inès Safi à Algérie1 : «L’ignorance volontaire ou forcée est un crime contre l’être humain et contre le souffle divin qui l’habite»
Par Amine Bouali | 18 Mars 2019 | 20:42

Entretien réalisé par Amine Bouali 

Inès Safi est née en 1967 à Sfax, en Tunisie. Elle est actuellement chercheuse en physique quantique (théorie) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS/Paris). Elle a publié plusieurs études ayant obtenu un fort impact au sein de la communauté scientifique internationale. Elle enseigne aussi à l’Ecole Centrale de Casablanca et y est co-responsable du cycle de conférences « Place des Sciences » en partenariat avec l’institut français. Depuis des années, elle mène une réflexion sur la relation entre la science et la foi, la place de la femme en Islam et le dialogue inter-religieux. En France, elle a fait partie d’un groupe de recherche réunissant des scientifiques et des philosophes de confession musulmane, sous la direction de Bruno Abd-Al Haqq Guiderdoni, astrophysicien et directeur de recherche au CNRS, et dont le travail a été à l’origine de deux ouvrages collectifs (« Science et religion en Islam » aux éditions AlBouraq (Paris-2012) et « Perspectives islamiques sur la science moderne » aux éditions de l’ISESCO (2013) ainsi que de plusieurs colloques. Membre de la Fondation de l’Islam de France, Inès Safi intervient dans l’émission « Islam » sur la chaîne de télévision France 2. Après le drame de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, de ce vendredi 15 mars, où s’est dévoilée, dans sa plus lugubre monstruosité, la haine de l’Islam et des musulmans, il nous a semblé intéressant de donner la parole à cette scientifique et intellectuelle musulmane qui pose sur notre religion un regard vigilant, vivifiant, ancré dans les exigences de son temps et très loin des stéréotypes.

Algérie1 : Madame Inès Safi, parmi les discours actuels relatifs à l’Islam, vous distinguez, dans une tribune publiée par le magazine Le Monde des Religions, deux discours extrêmes qui se combattent farouchement mais qui sont, dites-vous, en réalité, des alliés objectifs : l’un porteur d’un intégrisme mortifère, et l’autre prétendant imposer la bannière de l’islamophobie...

Inès Safi : En suggérant « deux clans », j’ai pris le risque de tomber dans des visions binaires et réductrices face à la complexité des sociétés, des situations, des tensions, des doctrines; lesquelles visions sont au cœur même de nos conflits. Il y a tout de même certains schémas récurrents qui façonnent les imaginaires collectifs, dont l’expansion est amplifiée par les communications de masse. Il est par exemple possible de distinguer, d’une façon très schématique, deux camps qui se croient adversaires, alors qu’ils sont en réalité solidaires : d’un côté, ceux qui portent et véhiculent des doctrines sectaires et rétrogrades de l’Islam, de l’autre, ceux qui portent le drapeau de l’islamophobie savante et virulente, tout en adoptant la position du premier camp selon laquelle il n’existe qu’une seule lecture possible des textes sacrés. Les ignorances de ces deux camps forment alors des miroirs mis en abyme, qui réduisent symétriquement l’Islam à des textes facilement accessibles et déchiffrables par la logique, révélant une charia qui exclut les infidèles de la félicité. À travers cette réduction à un seul moment historique et à un socle unique, ils sapent toutes les interactions de l’Islam avec son passé et ses environnements, ainsi que son évolution dynamique ouverte et ses expressions spirituelles foisonnantes, qu’elles soient artistiques, culturelles, scientifiques ou philosophiques, offrant en réalité des approches alternatives d’interprétation et d’intégration de ces textes sacrés.

J’ai évoqué dans un article publié récemment une expression que je ne suis pas la première à avoir suggérée. Au contraire de la thèse que développe Samuel Huntington dans son « choc des civilisations », je préfèrerais parler de « choc des ignorances », ces ignorances auxquelles on se cramponne, et qu’on brandit comme des socles de savoir. Nous ne répéterons jamais assez que l’intolérance naît en grande partie de ces ignorances. Il est plus que nécessaire aujourd’hui de susciter l’accès du plus grand nombre aux richesses issues de cultures différentes. On peut ainsi contrebalancer les discours violemment identitaires, entachés de mensonges délibérés qui alimentent la thèse erronée du choc des civilisations… Et qui ne font que servir des intérêts de processus de domination, qu’ils soient religieux, moraux ou économiques. Le choc est en fait celui entre les dérivés les plus toxiques de chaque « culture » : celle, néo-libérale, qui se projette à l'échelle de la planète à la faveur de la mondialisation/occidentalisation, et celle, réactionnaire et intégriste, qui mutile les héritages spirituels, dénature les religions et enferme les jeunesses du monde dans le repli sur soi. Ces deux pseudo-cultures se répondent, se légitiment l'une l'autredans un cercle vicieux, tout en consolidant la tendance à la réification, la chosification des êtres, du monde, du Salutet qui finit par asservir les individus. Les femmes sont particulièrement vulnérables, leur corps est chosifié pour devenir un enjeu vital à la fois des ambitions libérales ou moralisatrices. 

Nous devrions aussi, plus que jamais, être attentifs à une désespérance qui atteint les jeunesses d'Occident et d'Orient. Cette désespérance est attisée par les injustices sociales ou morales, réelles ou ressenties, et aussi par le vide de sens et l'absence d'amour. Finalement, ces jeunes deviennent prisonniers d'une alternative dont les deux termes sont des mutilations de l’humanité et de la spiritualité : consumérisme ou intégrisme, cupidité ou violence. Je pense que la recherche d’une connaissance guidée et animée par l’amour serait une voie salvatrice, pour la femme comme pour l’homme, et que l’ignorance volontaire ou forcée est un crime contre l’être humain, tout comme contre le souffle divin qui l’habite.

Algérie1 : Vous citez, dans un de vos textes, l’ouvrage de l’anthropologue britannique Jack Goody intitulé « Le vol de l’Histoire - Comment l’Europe a imposé le récit de son passé » pour expliquer comment les « gardiens du temple » du vieux continent ont essayé de nier l’apport de la civilisation islamique à l’Occident, mais aussi d’enfermer l’Islam dans une perpétuelle stagnation...

Inès Safi : Jack Goody dit, par exemple, que l’usage du terme « civilisation judéo-chrétienne » est un « vol de l’Histoire », et que ceux qui, en Europe, rejettent l’Islam comme un intrus qui menace leur identité européenne, découvriraient que cette culture d’inspiration islamique en est, historiquement, une composante importante. Face à la question récurrente de son adéquation avec les valeurs de l’Europe, il est important de rappeler que l’Islam fut déjà européen, non seulement à travers l’Andalousie, la Sicile ou les Balkans, mais à travers toute l’action civilisatrice qu’il a pu induire et les valeurs de tolérance et de l’amour courtois qu’il a pu insuffler. 

Jack Goody, et il n’est pas le seul par ailleurs, attribue l’origine du récit historique majoritaire actuel, qui est euro-centriste, à servir l’hégémonie de l’Europe. Je pourrais toutefois ajouter que ce récit est consolidé dans un cercle vicieux, par deux faits au moins. D’une part, il y a une tendance connue dans les sciences cognitives qui renforce les stéréotypes, à travers la sélection et l’interprétation des informations, ou même parce qu’on évite de chercher dans des zones non éclairées. C’est le cas quand on affirme que la science s’est éteinte en terre d’Islam après la critique de la «falsafa » menée par Al-Ghazali (1058-1111), loupant ainsi le véritable âge d’or post-Al-Ghazali et qui a eu un impact direct sur la science européenne. D’autre part, c’est grâce à l’hégémonie de l’Europe que son récit domine à l’échelle planétaire, et se renforce ainsi par les constellations supplémentaires qui le desservent à leur tour, y compris dans les pays musulmans. 

Or, touchant des intellectuels, des journalistes, des éducateurs ou même des politiciens, ce récit a tendance à ôter à l’Islam tout rôle de moteur d’émancipation, pour renforcer son mauvais rôle conforme à l’actualité, et l’opposer à une modernité qui se définit quasiment parfois comme antithèse par rapport à l’Islam. Tout ce qui est brillant, exaltant, se serait réalisé malgré l’Islam et grâce à d’autres sources d’inspiration. Tout ce qui est sombre et violent serait engendré directement par l’Islam. 

Ernest Renan (1823-1892) a affirmé, lors d’un discours au collège de France intitulé « De la part des peuples sémitiques dans l'Histoire de la civilisation » en 1862 : « L'islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile; c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique, rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une éternelle tautologie : Dieu est Dieu ». 

Ce genre de thèses est d’autant plus facile à consolider que l’Islam ainsi que l’héritage qui nous en est parvenu restent mal explorés ou saisis dans la complexité de leur histoire et de leurs ramifications, et pas seulement en Europe. Ainsi, même dans des pays à majorité musulmane, on constate un investissement insuffisant dans ce type de recherches, faute de moyens, de motivation sur le plan académique ou de volonté politique, sans parler de la stabilité et des priorités, choisies dans l’urgence.

Il faut rappeler toutefois que des universitaires remarquables, entre autres en Europe, ont permis de faire découvrir la spiritualité vivante de l’Islam. D’autres s’attellent à montrer son influence dans tous les domaines, littéraires, vestimentaires, culinaires, poétiques, technologiques. Ainsi, dans le domaine de l’histoire des sciences, des chercheurs dans des universités occidentales ont fait des percées considérables qui fragilisent les récits les plus répandus. Cependant, tous ces travaux restent insuffisamment médiatisés ou vulgarisés dans les établissements scolaires et les discours médiatiques ou politiques, aussi bien en Occident qu’en « terres d’Islam »

Algérie1 : Lors du festival de Culture soufie à Fès en 2015, vous avez utilisé le concept de « matérialisme théologique » qui amputerait la foi de sa plus belle étoile, de son plus beau ciel. De quoi s’agit-il exactement ? 

Inès Safi J’ai pris le risque d’évoquer une association dans une formule qui semblerait paradoxale : le « matérialisme théologique », sans que je puisse dire si elle fut déjà d’usage ou pas. Je justifie cette association à travers plusieurs aspects. D’abord, le Salut devient ici chosifié, tel un produit de consommation dont l’acquisition nécessite une voie déterministe, fondée sur une sorte de transaction avec Dieu. Ensuite, le littéralisme, quant à lui, traduit une confiance démesurée dans la logique, et opère un réductionnisme asséchant, se confinant à un seul niveau de compréhension immédiat du texte sacré et aboutissant, là encore, à une chosification de la Parole divine. Le littéralisme est à la base d’une autre approche en vogue : le concordisme, qui, dans sa démarche apologétique et simpliste, contribue aussi à assécher la portée spirituelle et symbolique du Texte. (Le concordisme est un système d'exégèse consistant à interpréter les textes sacrés d'une religion en affirmant qu’ils sont en accord avec les connaissances scientifiques. (Ndlr). 

Même si le concordisme traduit un intérêt encore vif pour les sciences, il exprime aussi une confiance démesurée dans leur capacité à aboutir à des vérités indiscutables, les érigeant en juge de la véracité du Coran. Ainsi, il se situe dans la continuité, d’une part, du scientisme, avec la confiance aveugle dans le pouvoir d’une science qui avance « sûre d’elle-même », et d’autre part du positivisme qui aspirait à purifier celle-ci de toute dimension supra-rationnelle. René Guénon était visionnaire en critiquant la prééminence de cette tendance dans le christianisme, dans son livre « Le Règne de la quantité».  

C’est pour cela qu’on gagnerait à faire connaitre les nouveaux paradigmes scientifiques, qui fragilisent les tendances mécanistes, réductionnistes, positivistes, et qui auraient donc la capacité potentielle d’ébranler leurs alliés, le littéralisme et le concordisme. Avec la physique quantique- mon domaine - nous savons que la matière nous est inconnaissable. Le matérialisme scientifique ne saurait prétendre que le vivant se réduit à un assemblage d’entités de matière, quand celle-ci est, aujourd’hui, si mal définie. 

Algérie1 : A partir de votre itinéraire de chercheuse en physique quantique au CNRS/Paris, dites-nous quelques mots sur votre conception s’agissant de la relation qui pourrait exister entre science et spiritualité ?

Inès Safi : Je refuse d’abord une attribution de rôles bien délimités, avec la science qui serait la seule adepte de la raison, et qui répondrait à la question du comment, et la spiritualité qui relèverait de l’irrationnel et répondrait, d’une façon dogmatique, à la question du pourquoi. 

 D’une part, du côté des sciences, l’époque des vérités uniques, indiscutables est totalement révolue. La réalité ne se cantonne pas à l’espace dans lequel se déroule notre quotidien. La physique quantique élargit cette vision étroite en introduisant des « hasards corrélés », la « non-séparabilité », un espace-temps aux dimensions multiples… Tout devient contingent, interdépendant, insaisissable. Cet univers mouvant et complexe semble bien dépasser tous nos modèles mécanistes et réductionnistes.

D’autre part, la voie spirituelle a sa propre raison, et s’appuie sur l’expérience intime. Elle dit aussi des choses sur le cosmos, considéré comme un livre ouvert, lieu de théophanies. Elle met en route, et protège des dérives, mais s’efface dès que s’annonce cette autre réalité qui est la révélation de l’Esprit. L’exotérisme constitue une aide pour l’aspirant à la Voie, une carte pour indiquer un des chemins vers le sommet de la montagne. La pratique relève d’une forme de rationalité mais ne vaut que par le développement de la capacité à faire naître le sens de l’intuition divine. 

 Voilà pourquoi je crois qu’il faut abreuver nos connaissances rationnelles un peu arides, à une source qui est, tout autant que la science, révélatrice du mystère de la vie. La contemplation, les arts, la poésie peuvent étancher cette soif, et, peu à peu, un lien fort s’établira qui nous fera communiquer à la Totalité.

Algérie1 : Et le soufisme ? Ce chemin vers Dieu n’est-il pas l’antidote contre toutes les impostures et toutes les barbaries ?

 Inès Safi : Justement, le soufisme, cœur vibrant de la spiritualité islamique, apporte des antidotes aux matérialismes scientifique et « théologique » (celui-là dont nous avons parlé précédemment). Il intègre le mystère et la perplexité devant la complexité de la création et l’omnipotence du Créateur. 

Les facultés rationnelle et sensible de l’être humain ne sont pas capables, seules, de saisir le Réel, dont la véritable connaissance fait appel à d’autres facultés d’ordre imaginatif, intuitif, gustatif. Nous ne savons plus comment éduquer et élever la perception du cœur, celui qu’Al Ghazali, décrit comme cet «élément subtil, à la fois divin et spirituel (latîfrabbânirûhi) qui représente la réalité de l’homme ; c’est en lui que l’homme comprend, sait, connaît ». 

Réhabiliter au cœur sa raison et sa perception, c’est aussi rappeler que la connaissance est amour et l’amour est connaissance. La grande sainte Râbi’a al-Adawiyya écrivait : « Entre l’amant et le bien-aimé, il n’y pas de distance, ni de parole, que par la force du désir, ni de description, que par le goût. 


Qui a goûté, a connu. Et qui a décrit ne s’est pas décrit. 

En vérité, comment peux-tu décrire quelque chose, quand en sa présence tu es anéanti ? 
En son existence, tu es dissous. En sa contemplation tu es défait ? En sa pureté, tu es ivre ».

La connaissance est aussi celle de la Beauté. « Dieu est beau et aime la beauté » est une parole prophétique cruciale au sein du soufisme. A l’image du créateur, l’être humain est appelé à réaliser le nom de Beau sur terre, et son acte de création est en soi partie intégrante de l’expérience spirituelle. À un niveau plus concret, la beauté obéit à des codes régit, entre autres, par la géométrie sacrée. Ainsi l’attraction pour les mathématiques en fut nourrie. Au delà de leur intérêt pour l’administration, le commerce, l’architecture, ou l’astronomie, par exemple, les mathématiques offrent des clés pour déchiffrer les symboles du livre cosmique et pour rechercher l’Un qui s’y déploie à l’infini. L’amour de la connaissance a pour terme la connaissance de la beauté. Nous aurions besoin de déchiffrer les sens et la symbolique des œuvres architecturales, scientifiques, poétiques, artistiques, au lieu de les réduire à une valeur esthétique ou à une vitrine apologétique. Certes, nous sommes moins préparés que les anciens à saisir ce langage symbolique. 

Le soufisme a enfin la potentialité de remédier à toute velléité d’exclusion car il intègre la multiplicité des voies et des facettes sous laquelle se manifeste le Réel. Au-delà de l’altérité, il appelle à la conscience de notre unité dans le cadre du Tawhid, de l’Unicité, qui n’est pas une théorie, mais une quête incessante qui se vit à travers l’expérience intime du cheminement spirituel, ayant sa propre raison et sa discipline.

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