Prolongation du 4ème mandat de Bouteflika: le "Niet" franc et massif d'Alger

Prolongation du 4ème mandat de Bouteflika:  le "Niet" franc et massif d'Alger
Par Nabil Semyane | 15 Mars 2019 | 19:56

Phénoménal ! C’est peut-être (et encore), le mot qui conviendrait à peu près pour décrire et chiffrer la marée humaine qui a déferlé sur Alger ce vendredi 15 mars 2019. Une véritable occupation.

C’est beaucoup plus que vendredi passé. Tous les quartiers périphériques d’Alger se sont déversé dans la capitale. De Réghaia à l’est jusqu à Sidi Fredj à l’Ouest. Bab Ezzouar, El Harrach, Hussein Dey, Belouizdad, Bologhine, Rais Hamidou…  La principale place d’Alger, Place des Martys, Port Saïd, Place Emir, Place Maurice Audin, Place du 1er Mai et les boulevards qui les lient et toutes les ruelles adjacentes déversent des flots humains.

Tellement immense qu’il est impossible de les embrasser du regard. Vu des balcons des bâtiments la rue Didouche, Asselah Hocine, Front de mer, Boulevard Amirouche, Abane Ramdane, Ben M’hidi ressemblent à d’énormes serpents noirs, tellement la foule y est dense et concentrée et mouvante.  Le point de convergence, pour une partie de la foule c’est la grande Poste.

A dix heures du matin, soit quatre heures avant le début de la manif, les escaliers de la Grande poste sont déjà investis par les premiers manifestants, brandissant des drapeaux verts, blancs, rouges, sous différentes déclinaisons. Et font assaut des chants patriotiques et de slogans. « « Bande de voleurs, vous avez ruiné le pays » crient-il en allusion aux hommes du pouvoir. « Peuple et Armée sont des frères », « l’oppositon s’oppose, mais le peuple s’impose », lit-on sur les banderoles et les affiches brandies par les citoyens qui ont donné libre cours à leur génie créatif.

Dérision, colère, avertissement, sont traduits par ses mots d’ordre d’une foule guillerette. « Incroyable ! Une foule qui exprime sa colère avec la joie », commente le politologue Rachid Tlemçani qui ne tarit pas de louanges pour « ce peuple formidable ».

Mohamed Hanad, professeur de sociologie relève pour sa part « une profonde mutation de la société algérienne avec l’émergence de la génération numérique qui a ses propres codes, son propres langage, ses propres leaders »

Pour lui, les divisions politiques des années 90 entre islamistes, laïcs ne sont plus de mise et ont laissé place à une nouvelle grammaire sociétale où jeunes et vieux, femmes en Hidjab et en Jean, couples avec enfants ont défilé ensemble et fraternellement. Sans heurts, ni tension. 

« D’où les manifestants ont puisé ce civisme, cette tolérance, ce pacifisme », s’étonnent des journalistes. Et alors que la manifestation se déroule avec cette exubérance dans les couleurs et les sonorités, les commerçants ont ouvert leurs  boutiques pour permettre aux manifestants de s’apprivoiser en sandwichs, rafraichissements... Au milieu de la foule même, certains, sentant la bonne affaire, installent leurs tables sur la voie pour vendre des bananes, des oranges. D’autres, des drapeaux, des chapeaux aux couleurs nationales. « C’est la preuve que ces commerçants se sentent en sécurité et ne redoutent pas des casses », suppose Mohamed Zebdi, croisé à la Grande poste.

Dans cette manifestation, un seul héros, le peuple. Les politiques sont discrets.  Karim Tabou, très actif sur Facebook, en se faisant porter en triomphe par ses supporters a droit à une volée de bois vert. « Pas de récupérations ! Pas de récupération », lui lancent les manifestants. Message compris, il se faufile dans la foule avant de disparaître des regards. « C’est une erreur de sa part », déplore un de ses amis journalistes. C’est que les manifestants ne veulent pas se faire voler leur révolution.

Quelques mètres plus loin, à la Grande Poste, le colonel Lakhdar Bouregaâ de l’ex wilaya IV Attire une meute de journalistes et lance un cri. « Je demande à Bouteflika, au nom du sang des martyrs d’entendre raison et de se retirer dans la dignité, dans l’honneur ».

Après avoir exprimé son rejet du cinquième mandat, sa rallonge et du système de façon générale, la foule reprend le chemin du retour se diluant progressivement du centre d’Alger à travers les boulevards et avenues qui offrent des sorties.

 « Que décidera Bouteflika ? » C’est la question qui est sur toutes les lèvres à la fin de la manif. A la fin de cette nouvelle épopée écrite en ce vendredi 15 mars 2019 par des millions d’Algériens, à travers toutes les wilayas.  Ils ont dit « Non » aux propositions de Bouteflika.   

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