Le BMS du jour

La Coccinelle de Roberte-Jacqueline Thuveny

Par Amine Bouali | 02 Novembre 2019 | 21:56

Dès qu’elle avait un moment de libre, ces premiers temps de l’Indépendance, Roberte-Jacqueline Thuveny aimait remonter la rue Didouche Mourad (ex-rue Michelet) à Alger, soit à pied soit au volant de sa «Coccinelle» Volkswagen d’une somptueuse couleur bleue. 

Son père, Maître Alphonse Auguste Thuveny, membre du collectif des avocats du FLN, avait été assassiné, quelques années plus tôt, le 28 novembre 1958, dans l'explosion de sa voiture piégée à Rabat, au Maroc. L'organisation terroriste pro-Algérie française, la sinistre Main Rouge avait revendiqué cet attentat. Né en Algérie, Maître Thuveny avait fait ses études de droit à Alger. Il avait fait partie du conseil des avocats qui avaient défendu les 47 membres de l'Organisation spéciale (l'OS), le bras armé clandestin du parti de Messali Hadj (le PPA-MTLD) lors de leur procès devant le tribunal correctionnel d'Oran, le 12 et 13 février 1951. Il avait été, également, en 1956, le défenseur, devant ce même tribunal, du moudjahid Hadj Ben Alla, responsable de la wilaya V pendant la guerre de Libération. Au tout début de l'année 1957, Maître Thuveny a été arrêté puis détenu, pendant 11 mois, par la police du préfet d'Oran de l'époque, un certain Pierre Lambert. Après sa mise en liberté provisoire, Maitre Thuveny a été expulsé vers la France. Et quelques mois plus tard, en mars 1958, Il trouva refuge au Maroc où il pensait, à tort, être en sécurité.

Roberte-Jacqueline Thuveny, la fille unique du chahid (âgée alors d'une vingtaine d'années) ainsi que sa veuve, vinrent s’installer à Alger, juste après l’indépendance de l’Algérie, leur patrie. Le Président Ben Bella mit à leur disposition une petite villa dans le village côtier de Rais Hamidou (ex Pointe-Pescade) dans la banlieue nord-ouest de la capitale. Il leur accorda une subvention mensuelle de 100.000 anciens francs (la moitié de ce que le Président touchait lui-même) allouée par l'Etat algérien afin qu'elles puissent subvenir à leurs besoins. 

Roberte-Jacqueline s'était inscrite à la faculté de droit, peut-être pour reprendre le flambeau de son père disparu. Elle partait à ses cours, au volant de son automobile bleue, en essayant de cacher les cicatrices de ses souvenirs derrière la beauté de ses yeux, une discrétion quelque peu taciturne et la longue fumée de sa cigarette. À cette époque, environ 10% des étudiants inscrits à l'université d'Alger étaient constitués de jeunes français restés avec leur famille en Algérie après 1962, ainsi que d'étudiants africains bénéficiant d’une bourse d'études offerte par les autorités algériennes. En 1964, les cendres de Maître Thuveny ont été transférées à Alger et inhumées dans le carré des Martyrs, au cimetière d'El-Alia, lors d'une cérémonie officielle à laquelle assista le Président Ben Bella. Le square abritant le siège de la cour d'Oran a été aussi baptisé de son nom.

On ne sait pas ce qui s’est passé : un matin de l’année 1965, Roberte-Jacqueline Thuveny vendit sa Coccinelle, passa quelques coups de téléphone puis quitta Alger, en compagnie de sa mère, en direction du Canada d'où elle ne donna plus jamais signe de vie. 

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