Yémen : Divisions Riyad-Abou Dhabi à Aden et état d'urgence à Sanaa pour cause de choléra

Yémen : Divisions Riyad-Abou Dhabi à Aden et état d'urgence à Sanaa pour cause de choléra
Contribution | 17 Mai 2017 | 14:53

Par Houria Ait Kaci

L’annonce d’un Conseil de transition du Sud Yémen faite le 11 Mai à Aden, sans l’aval de Ryadh, par des séparatistes soutenus par les Emirats Arabes Unis, s’opposant au Président Abd Rabbo Mansour Hadi, allié de Ryadh, a fait éclater au grand jour les divisions au sein de la Coalition militaire contre le Yémen, menée par l’Arabie Saoudite. Ce Conseil, qui n’a duré que 48 heures, a remis en cause la « légitimité » du Président Hadi qui a servi de motif au déclenchement de la guerre contre le Yémen, sous prétexte de soutenir un président « légitime » chassé du pouvoir par ses opposants, les Houthis (Ansar Allah).

Selon les dernières informations, les principaux dirigeants de ce Conseil se sont désavoués et Abou Dhabi lui a retiré sa caution, en réaffirmant après une réunion à Ryadh du CCG, sa soumission au rôle de leadership de l’Arabie Saoudite au sein de la Coalition, impliquant le soutien à la « légitimité de Hadi ». Pourtant, la gestion de la ville d’Aden, devenue « capitale provisoire » pour accueillir le Gouvernement de Hadi, après sa fuite de Sanaa en 2015, a été  contestée par le mouvement du Sud, (séparatiste) et par la population par de grandes manifestations de rue, fin Avril.

Le revirement des « séparatistes » et d’Abou Dhabi, s’est effectué à la suite de fortes pressions exercées par l’Arabie Saoudite et probablement aussi de leur allié les Etat Unis, selon le politologue Ali Hassen Alkhwlani qui n’exclue pas une compétition entre Ryadh et d’Abou Dhabi pour obtenir les faveurs du nouveau Président américain, Ronald Trump, attendu à Ryadh pour un sommet avec les dirigeants arabes. Il faut voir là aussi une manifestation de la lutte pour le leadership entre les deux pays, qui n’ont pas totalement les mêmes objectifs et les mêmes intérêts au Yémen.  

ABOU DHABI VEUT SEULEMENT LE PORT D’ADEN ET RYADH VEUT TOUT LE YEMEN

Selon des sources informées du Golfe, les Emirats Arabes Unis qui contrôlent Aden, ne voulaient plus entendre parler de Hadi depuis quelques temps déjà, jusqu’à devenir une pomme de discorde avec Ryadh, prenant parfois la tournure d’affrontements violents entre les deux camps. Ainsi, un avion transportant Hadi, en provenance de Ryadh, s’est vu refusé d’atterrir à l’aéroport d’Aden. Ces divisions ont été minimisées jusque là, pour maintenir l’unité soft au sein de la Coalition, mais voilà qu’elles éclatent au grand jour.

« Middle East Monitor », a révélé qu’Abou Dhabi a invité le royaume saoudien à "lâcher Mansour Hadi sous peine de quoi les Émirats iraient retirer leurs forces du Yémen". Des sources informées soutiennent des relations au plus bas, entre le prince saoudien Mohamed Ben Salmane et le prince héritier émirati, Mohammed Ben Zayed, surtout après le déploiement des forces terrestres saoudiennes dans des bases militaires appartenant à Hadi, pour empêcher leur attaque par les avions des Emirats, qui ont menacé de viser les militaires saoudiens !

Profitant du mécontentement provoqué à Aden, par le limogeage fin Avril, de l’ancien gouverneur d'Aden, Aidarous al-Zoubaidi et de Hani ben Brik, tous deux membres du mouvement séparatiste du Sud (qui revendique la séparation avec le Nord du Yémen), les Emirats ont soutenu la création de ce Conseil, qui a annoncé la séparation avec le Nord du Yémen. Leur limogeage avait déplu aux EAU, tout comme leur a déplu le remplacement de Zoubaidi au poste de gouverneur d’Aden, par un membre du parti el Islah (Frères musulmans) soutenu par Ryadh mais rejeté par Abou Dhabi, selon la presse yéménite.    

Mais ce recul émirati ne signifie pas que les divergences et les luttes pour le leadership ont disparu. Elles portent sur une lutte d’intérêts dans le Sud du Yémen où les groupes terroristes Al-Qaïda et Daesh contrôlent également une bonne partie du territoire. Cette région est très convoitée pour ses richesses pétrolières, mais aussi pour ses ports, ses espaces maritimes géostratégiques comme le détroit de Bab el Mandeb et ses iles environnantes.

D’après des observateurs, Abou Dhabi est surtout intéressé par le port d’Aden et certaines iles alentour pour construire des ports et développer des projets touristiques dans le Sud du Yémen (après sa séparation d’avec le Nord), envisageant de quitter la coalition après s’être assuré que ses intérêts seraient bien défendus, par les forces séparatistes ? Par contre Ryadh, veut contrôler Bab el Mandeb et tout le Yémen qu’il considère comme sa profondeur stratégique. L’Arabie Saoudite envisage d’acheminer son pétrole vers le port de Hadramaout au Sud du Yémen, d’où l’exporter, pour éviter le détroit d’Ormuz, contrôlé par l’Iran.

Ainsi pour le site américain “Moon of Alabama”, du 29 Avril écrit que « Les Émirats arabes unis ont soutenu la guerre saoudienne avec des forces capables. Mais les Émirats arabes unis ne veulent que le port d’Aden et ses installations de chargement de pétrole à proximité, pour son entreprise de gestion portuaire DP World. Les Saoudiens veulent que les ports soient des débouchés pour leurs exportations de pétrole, loin de leurs ports du Golfe Persique, que l’Iran pourrait facilement bloquer. Mais ils veulent aussi contrôler tout le Yémen ».

Jusque là, l’Arabie Saoudite et ses alliés locaux, n’ont pas réussi à s’emparer du détroit de Bab el Mandeb, d’où leur acharnement sur le port de Hodeïda considéré comme porte d’entrée à ce détroit et seule voie d’accès pour le débarquement des marchandises importées et l’arrivée des aides humanitaires pour le Nord du pays. Selon Ryadh, ce port, encore sous contrôle des forces Houtis/Salah,- servirait à l’envoie des armes iraniennes à leurs alliés les Houthis. Or le contrôle des navires entrant au Yémen n’a apporté aucune preuve de cette  prétendue aide iranienne, depuis le début de la guerre, selon l’avis même des experts de l’ONU.

ATTAQUE CONTRE HODAIDA UNE OPTION GENOCIDAIRE ENCORE SUR LA TABLE ?

Pour empêcher la famine et le manque de médicaments de tuer des millions de yéménites, la communauté internationale et humanitaire a demandé à préserver Hodeïda de toute attaque militaire de la part de la Coalition arabe et de son soutien les Etats Unis. Ce port civil réceptionne 80 % des importations et l’aide humanitaire cruciale pour les yéménites. L’ONU, l’Union Européenne et plusieurs ONG ont lancé une alerte. Il semblerait que cette option génocidaire serait toujours sur la table, comme une épée de Damoclès. Son déclenchement retardé, dépendrait peut être, de la visite du Président des Etats Unis Ronald Trump à Ryadh prévue le 21 Mai ?

L’ONU a averti, que toute attaque contre le port de Hodeïda provoquerait le déplacement d’au moins 400.000 personnes de cette ville, vers l’est du pays, selon le directeur du service d’urgence pour les migrants, Mohamad Abdi Ghair. Ce nombre s’ajouterait au million de personnes qui ont déjà fui leurs habitations pour se réfugier dans des camps de fortune. Plusieurs ONG, ont mis en garde contre toute attaque contre ce port qui sert de principale voie d’acheminement aux vivres et aux médicaments.

Si les tentatives pour s’emparer de Hodeïda ont échoué, par contre la guerre économique a déjà montré ses visibles résultats, à travers ces millions de gens qui ont perdu leurs moyens de subsistance détruits par des bombardements intensifs. Les embarcations de pêche, les fermes, le bétail, les points d’eaux, les routes, les ponts ont été détruits, non sans provoquer la famine chez des milliers d’habitants, mourant à petit feu, sous l’œil des caméras des chaines de télévision qui ont eu le courage de montrer ces images reflétant une barbarie sans nom, qu’est la famine comme arme de guerre.

L’ONU a averti que toute attaque contre le port de Hodeïda provoquerait le déplacement d’au moins 400.000 personnes de cette ville, vers l’est du pays, selon le directeur du service d’urgence pour les migrants, Mohamad Abdi Ghair. Ce nombre s’ajouterait au million de personnes qui ont déjà été déplacées à cause des bombardements pour se réfugier dans des camps de fortune.

Cependant, à Sanaa et à Hodeïda, aussi bien la population que les forces militaires se préparent à cette  « mère de toutes les batailles », pour assurer la défense de cette ville-port du Nord Yémen. Cette défense passe d’abord par le contrôle de Mokha, un port mitoyen mais plus petit, que plusieurs offensives de la Coalition n’ont pu faire tomber. La résistance de l’armée et des forces nationales  (Houthis/Saleh) a occasionné plusieurs pertes aux militaires de la Coalition, dont des émiratis, des soudanais et des sudistes yéménites, qui se sont approchés.

« L’armée yéménite est munie de missiles qui n’ont pas été encore dévoilés et qui pourraient bien surprendre l’Arabie saoudite et les États-Unis, au cas où ils déclencheraient une guerre contre le port d’al-Hudaydah », selon le site web yéménite nthnews.net, dans un article en date du 1er Mai, cité par PRESS TV. « Une source bien informée auprès de l’armée yéménite a révélé que les unités balistiques du pays suivaient de près les agissements militaires et stratégiques de la coalition américano-saoudienne et qu’elles prendraient pour cible, si nécessaire, les navires US et les bases militaires de la coalition, dans les îles de Bab el-Mandeb, par des missiles jamais dévoilés auparavant », dont les C-802 de fabrication chinoise.  

Selon la même source, « les forces yéménites seraient en mesure de détourner les systèmes de défense américains et de prendre pour cible les capitales des pays agresseurs, avec leurs missiles Barkan-3 et qu’elles seraient capables d’attaquer les navires des ennemis avec des missiles sophistiqués sol-mer ». Des missiles yéménites ont déjà frappé Ryadh et Djeddah.

Les batailles militaires pourraient dont s’intensifier sur les cotes ouest du Yémen, alors que la situation socio-économique du pays connait une aggravation avec la famine et les maladies, comme le choléra, qui sont des conséquences de la guerre. Le représentant humanitaire des Nations Unies au Yémen, Jimmy McGoldrick a admis que : "La fermeture de l'aéroport de Sanaa et la banque centrale, ainsi que la situation économique sont les facteurs clés de l'émergence d'épidémies ».

Du 27 Avril au 13 Mai, pas moins de 8.595 cas de suspicion de choléra ont été enregistrés et le nombre total des victimes a atteint 115 dans la capitale Sanaa et 14  provinces. La propagation de cette épidémie a amené les autorités à décréter l’Etat d’urgence à Sanaa, après avoir constaté que les cas recensés dépassent les «moyennes habituelles» et que le système de santé dans la capitale est «incapable de contenir cette catastrophe», selon le ministère de la Santé yéménite.

«Nous sommes maintenant confrontés à une grave crise de choléra», a déclaré Dominik Stillhart, directeur des opérations du CICR lors d'une conférence de presse à Sanaa, indiquant que « les centres hospitaliers, toujours opérationnels au Yémen malgré la guerre, étaient débordés par un afflux massif de malades présentant des symptômes de choléra. Il y a jusqu'à quatre patients atteints de choléra dans un seul lit». Pas moins de 160 hôpitaux et infrastructures médicales ont été détruits, par les bombardements de la Coalition. Il craint une aggravation de la situation. « Il est absolument crucial que la communauté internationale prête plus d’attention à ce conflit et y trouve une résolution. En l’absence de solution, il faut [au minimum] respecter la loi humanitaire internationale», a-t-il dit à RT fr.

Avec la famine qui menace 19 millions de personnes et les maladies qui se propagent, le Yémen est en situation de catastrophe humanitaire. Il est temps que la communauté internationale pèse de son poids pour fin à cette guerre meurtrière, à ce génocide, qui a déjà fait plus 12.000 victimes, détruit l’essentiel des infrastructures civiles du pays et de ses moyens de subsistance.  

POUTINE : « LE MONDE ISLAMIQUE PEUT ENTIEREMENT COMPTER SUR LE SOUTIEN ET L'ASSISTANCE DE LA RUSSIE »

« Le peuple yéménite souffre atrocement des effets d’une agression lancée par la coalition saoudienne à laquelle prennent activement part les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël, une agression qui n’a aucun fondement légal ou éthique… Cela fait trois ans que le Yémen est victime d’un blocus terrestre, maritime et aérien et que leurs installations sont à 90% réduites en cendres. Les Yéménites ont faim et sont en manque de soins médicaux. Ils vont droit à la catastrophe humanitaire», écrit l’ancien président yéménite Ali Abdallah Salah, qui dirige le parti du Congrès général du peuple, au Président de la Russie, Vladimir Poutine.

L’appel lancé à la Russie pour « s’activer dans le dossier yéménite », évoque « le poids et la place qu’occupe la Russie sur la scène internationale ». Saleh  demande à Poutine « de faire pression sur le Conseil de sécurité de l’ONU » pour que la Coalition saoudienne mette fin à ses frappes et « un terme à son blocus des aéroports, des passages et des ports du pays pour laisser l’aide humanitaire parvenir à la population ».

La Russie qui a mis en garde contre toute attaque contre Hodeïda et envoyé des aides humanitaires au Yémen, va-t-elle s’impliquer plus activement dans la recherche de solution au conflit yéménite ? Il faut le croire, si on considère le message du Président Poutine qui vient d’assurer « le monde islamique de son soutien dans la lutte antiterroriste », en s’adressant aux participants du groupe « Russie - monde islamique ». « Le monde islamique peut entièrement compter sur le soutien et l'assistance de la Russie. Nous sommes prêts à accroître la coopération avec nos partenaires pour faire face aux forces terroristes et chercher des voies de règlement négocié aux crises régionales » rapporte Sputnik.

Le poids de la Russie, va certainement peser dans la solution au conflit yéménite, au moment où l’ONU tente de relancer le dialogue politique entre les différentes parties, au point mort depuis aout 2016. L’envoyé spécial au Yémen Ismail Ould Cheikh Ahmed a rencontré à Ryadh le gouvernement Hadi et les ambassadeurs des pays qui parrainent l'initiative de l'ONU. Le Koweït qui a abrité les derniers pourparlers yéménites, durant trois mois, s’est dit prêt à accueillir les parties yéménites « au cas où une formule définitive est trouvée pour une solution qui mette fin à la crise en cours dans cette région », selon l’Agence de presse KUNA.

“La guerre saoudienne contre le Yémen, soutenue activement par les États-Unis, ne mène nulle part. Les Saoudiens perdent quotidiennement des soldats, à cause d’incursions yéménites dans le sud de l’Arabie saoudite. Il n’y a aucune chance que les forces soutenues par l’Arabie saoudite puissent s’emparer de la région contrôlée par les Houtis/Saleh, au Nord du Yémen, ni sa capitale, Sanaa » écrit le site Moon of Alabama déjà cité.

Il reste cependant à en persuader le Président Ronald Trump lors de sa visite à Ryadh afin qu’il mette fin à ce génocide et aux interventions américaines à l’étranger, comme il l’avait promis lors de sa campagne électorale et de ne pas sacrifier les millions de vies humaines au seul bénéfice du marché de l’armement.

Houria Ait Kaci

Journaliste

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