Un nouvel « État-client » des USA peut-il survivre en Syrie ?

Un nouvel « État-client » des USA peut-il survivre en Syrie ?
Médias | 18 Janvier 2018 | 22:15

Tout porte à croire aujourd’hui que les forces américaines resteront et occuperont le nord-est de la Syrie, où les Kurdes des provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor, de pair avec des tribus arabes, exercent le contrôle. Washington a annoncé la formation de 30 000 mandataires chargés de « défendre les frontières » de ce nouvel « État dans l’État » nouvellement proclamé. La question qui se pose est celle-ci : Cette occupation des USA va-t-elle perdurer? Puis cette question soulève une autre interrogation : Un « État » kurde peut-il survivre?

Il ne fait pas de doute que les USA refusent de quitter la Syrie et laisser la Russie étendre sa présence et son contrôle, aussi longtemps qu’il sera possible pour Washington de miner et de réduire l’influence de Moscou au Levant. En se considérant comme une force d’occupation et en affirmant leur volonté de former un « État client », les USA justifient (pour eux-mêmes et non pas pour le peuple américain et le reste du monde) leur présence aussi longtemps qu’ils le jugeront nécessaire, c’est-à-dire jusqu’au moment d’abandonner les Kurdes à leur sort. La principale excuse des USA, c’est la présence iranienne sur le territoire syrien et leur obsession de vouloir limiter l’influence de Téhéran sur Damas.

Les forces américaines peuvent bien sûr veiller à leurs intérêts en territoire occupé syrien et empêcher toute avance de forces régulières. Cependant, la sécurité de ses soldats dépend de l’endroit où ils sont basés, qui est dans ce cas-ci un environnement totalement hostile tout autour et à l’intérieur. Des attaques contre les forces américaines et leurs mandataires kurdes ne sont pas du tout exclues. Si elles se produisent, les USA devront réévaluer la nécessité de leur présence dans un nouveau territoire occupé si loin de chez eux, où des vies américaines risquent d’être perdues afin d’en tirer très peu de résultats et d’avantages pour la sécurité nationale des USA.

L’Iran possède une longue expérience de combat contre les forces américaines au Moyen-Orient, où des groupes armés irakiens, parrainés et entraînés par l’Iran, ont causé des dommages substantiels et de nombreuses pertes de vie pendant l’occupation de l’Irak par les USA en 2003. Bien avant cela, lorsque la République islamique était très jeune en 1983, des groupes pro-iraniens ont frappé de plein fouet les US Marines lors d’une des attaques les plus brutales contre ces forces qui s’étaient engagées illégitimement dans la guerre civile libanaise.

Les forces américaines ont bien sûr elles aussi accumulé de l’expérience dans la lutte contre des acteurs non étatiques. Sauf que cette expérience ne les protégera pas contre de sérieux dégâts qui les obligeront probablement à se retirer tôt ou tard. Le projet d’occupation des USA comporte de nombreuses lacunes. Les 30 000 membres des forces kurdes sont censés :

-protéger la frontière de Qamishlo à Ya’rubiya-al bu Kamal face à l’armée syrienne et ses alliés. Damas a déjà rejeté la présence des forces d’occupation américaines et annoncé que les Kurdes collaborant avec ces forces sont considérés comme des traîtres.

-protéger la frontière à Hassaké, Ain al-Arab, Tel Abiyad et Manbij face à la Turquie qui a déclaré la guerre aux Kurdes et menacé de les détruire à tout prix, afin d’empêcher la formation de leur État à sa frontière. Ankara ne va pas rester les bras croisés à observer un État kurde prendre forme. Le président turc Recep Tayyeb Erdogan menace pratiquement tous les jours d’envahir le territoire contrôlé par les Kurdes syriens et de bombarder les secteurs jouxtant ses provinces.

-protéger la longue frontière face à l’Irak, où les Unités de mobilisation populaire sont disposées à prêter main-forte à tout groupe (à l’exception de Daech) ayant l’intention de faire partir les forces américaines de la frontière irakienne, d’autant plus qu’il subsiste encore une poche de résistance de Daech sur la zone frontalière même entre la Syrie et l’Irak. Bien qu’il ait repris le contrôle de sa frontière, l’Irak est très mécontent de voir que Daech est toujours présent du côté syrien de sa frontière, et ce, sous la protection des USA. L’Irak sait très bien que Washington, qui n’est pas disposé à faire disparaître le groupe armé, a autorisé plusieurs milliers de terroristes à quitter Raqqa, et qu’il peut se servir de Daech comme « facteur d’influence » sur les gouvernements irakien et syrien. Malgré l’engagement apparent des USA à assurer la stabilité en Irak, Bagdad ne voit rien justifiant la protection de Daech par les Américains dans une enclave au nord-est de la Syrie, un groupe capable de traverser de part et d’autre de la frontière où il a vécu pendant de nombreuses années et qu’il connaît sur le bout des doigts. Les USA peuvent mettre à profit leur expérience acquise en Irak et ailleurs dans le monde islamique pour acheter la loyauté des tribus locales, comme les « Sahwas » en Irak. L’Arabie saoudite est disposée à reconstruire les secteurs endommagés, et ce, malgré ses problèmes financiers, ainsi qu’à financer et équiper les tribus arabes dans les provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor. Sauf que ceux qui vendent leur loyauté au plus offrant peuvent aussi accepter l’argent des adversaires de ce dernier, comme cela s’est produit en Irak. Après tout, les tribus arabes au nord-est de la Syrie sont étroitement apparentées à celles de l’Irak.

-se protéger des conflits internes et des luttes intestines entre Kurdes loyaux à Damas et Kurdes séparatistes à l’interne, ainsi que des attaques à l’aide d’engins explosifs improvisés et des attaques éclair par les tribus arabes prêtes à aider le gouvernement syrien à récupérer son territoire et à déstabiliser les provinces kurdes.

-protéger un vaste territoire d’environ 39 500 km2, ce qui est immense. dans des provinces entourées d’ennemis et de forces opposés à la création de cet « État dans l’État », sans se soucier de la force aérienne supérieure des USA et de la présence constante de ses drones dans le ciel.

Les Kurdes d’Hassaké (de grandes concentrations de Kurdes à Afrin et Alep ne veulent pas être coupées de Damas) se placent dans une position précaire en se mettant sous la protection des USA, un allié reconnu pour abandonner ses « amis » lorsqu’ils ne servent plus ses intérêts. Damas n’acceptera jamais l’occupation de son territoire par les USA et compte combattre un ennemi considéré comme plus puissant et dangereux que la Turquie, qui occupe aussi une partie du territoire syrien.

Certains observateurs croient que les USA ont décidé d’abandonner la Turquie et de protéger et de soutenir leurs mandataires kurdes, qui sont prêts à faire cause commune avec le meilleur allié des USA au Moyen-Orient qu’est l’Arabie saoudite, et l’allié stratégique des USA qu’est Israël. Ce point de vue tient mal la route, car l’administration américaine sait très bien que les Kurdes ne pourront tenir cette enclave bien longtemps, et que les pays environnants prendront tout le temps qu’il faut (un an ou dix ans) pour lever cette menace à leur frontière respective.

Damas n’abandonnera pas ses ressources énergétiques abondantes dans les provinces d’Hassaké et de Deir Ezzor et ses alliés vont soutenir le recours à des moyens militaires pour forcer le retrait des forces américaines. Les alliés de Damas ont déjà entraîné plusieurs groupes syriens avec qui ils ont partagé leur expérience de la guérilla en temps de guerre, afin de les préparer à un retour éventuel de Daech et à réclamer la restitution des hauteurs du Golan occupées au sud et du territoire occupé au nord-est de la Syrie.

Pour le moment, Damas considère que le plus grand danger provient d’abord d’al-Qaeda (dont les forces, avec Hay’at Tahrir al-Sham, comptent plus de 10 000 combattants), puis de Daech. Le gouvernement syrien pourra toujours demander le retrait des forces turques, même si la Russie et la Turquie sont en train de devenir des alliés indispensables. Le président turc cherche à tenir le bâton par le milieu, en gardant un pied dans le camp des USA et l’autre dans le camp russe, car il veut continuer à tirer avantage des deux superpuissances qui partagent des intérêts militaires et économiques vitaux avec Ankara (et vice versa). Erdogan compte aussi sur le rejet d’un « État dans l’État » par Damas en tant qu’objectif commun des deux pays, même sans alliance et malgré l’animosité mutuelle déclarée entre les présidents Erdogan et Assad.

De son côté, la Russie fera de son mieux pour soutenir Erdogan tout en établissant des liens étroits avec les Kurdes d’Afrin, dans l’espoir que les Kurdes (ceux d’Afrin et d’Hassaké) pourront se parler et comprendre ce qui pourrait bien survenir le jour où les USA décideront de lever le camp en Syrie.

L’administration américaine se met une fois de plus dans un nid de guêpes, en réfléchissant (pour ainsi dire) avec ses biceps militaires plutôt qu’avec sa tête pour imposer ses intérêts en Syrie, en faisant mine d’oublier que sa force militaire « toute-puissante » s’est révélée extrêmement limitée au Liban, en Afghanistan et en Irak. Comment l’administration Trump peut-elle croire qu’elle a des chances de réussir en Syrie? Les États-Unis nagent à contre-courant de la réalité.

Par Elijah J. Magnier

Catégories : Focus

Lire tous les articles de la rubrique Focus