Le roman du Hirak

 Le roman du Hirak
Par Amine Bouali | 08 Septembre 2019 | 16:56

Il avait tout de suite flairé le bon filon, un sujet pareil était une sacrée aubaine pour un écrivain algérien mais il fallait faire vite pour ne pas se faire doubler par les concurrents. Sûr que chacun devait être à sa table de travail ! Il avait lu naguère un livre de Gabriel Garcia Marquez intitulé « l’Automne du patriarche » qui raconte l’histoire d’un vieux dictateur qui s’était isolé de la réalité (et à fortiori de son peuple) au point d’oublier jusqu’à son âge, mais son idée à lui était différente même si elle n’était pas très originale.

Il voulait que le personnage principal de son roman soit un peu le représentant de ces millions d’Algériens qui, depuis plus de six mois maintenant, sortent dans la rue pour exprimer pacifiquement leur ras-le-bol. Peut-être qu’un jeune diplômé au chômage qui n’aurait pas trouvé sa place dans cette Algérie malheureuse et fatiguée tiendrait parfaitement ce rôle ? 

L’automne du patriarche ! Il aura beau se creuser les méninges, les 20 ans de règne de l’ex-président Bouteflika resteront pour lui une énigme. Cet homme, revenu au pouvoir après une longue traversée du désert, aurait pu être un Mandela algérien, s’il avait assimilé comme il fallait cette épreuve, s’il l’avait « digéré » comme la prison avait « fabriqué » le leader sud-africain. Apparemment ça n’a pas été le cas. Et puis pourquoi tous ces gens au sommet du pouvoir, puisqu’ils étaient forcément au courant, n’ont-ils pas arrêté les dégâts avant qu’ils ne soit trop tard ?

Mais pour son livre, il ne pensait pas s’arrêter uniquement à cette période et voulait remonter avant 1962 pour comprendre comment son pays en était arrivé là. L’Algérie, en tout cas, n’a pas eu de chance, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans la vie, il y’a des circonstances atténuantes mais il y’a aussi des fautes impardonnables. Se tromper est humain mais répéter l’erreur est un crime, une folie. Seigneur, faites que nous ne soyons pas nous-mêmes les artisans de notre malheur !

Pour écrire son roman, il allait sérieusement se documenter car il fallait imbriquer un destin personnel dans un drame collectif qui plonge ses racines loin dans le passé, mais il en percevait très bien les grandes lignes. Né en pleine décennie noire, ayant grandi avec le terrorisme puis avec les belles promesses de l’ex-raïs, son héros se serait réveillé brutalement de ses illusions à l’occasion de l’affaire du 5e mandat. Il se serait alors senti trahi et exigeait depuis des comptes. S’il rédige jour et nuit, il pourrait publier son livre au début de l’année prochaine, c’est-à-dire juste après, dit-on, les Présidentielles. Il faudrait lui imaginer un dénouement qui ne soit pas démenti par la réalité car on ne sait jamais avec les militaires. 

Il faudrait aussi prévoir un point de chute à l’étranger, en cas de gros pépins. Son roman sortira simultanément à Alger et à Paris où les cocktails qui suivent les ventes-dédicaces sont les mieux organisés d’Europe.

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