«La Russie est un pays ré-émergent» selon Jean-Pierre Chevènement

 «La Russie est un pays ré-émergent» selon Jean-Pierre Chevènement
Par Amine Bouali | 08 Juin 2018 | 20:17

Jean-Pierre Chevènement, l’ancien ministre, notamment dans le gouvernement du président français socialiste François Mitterrand, actuellement représentant spécial de la France pour la Russie, était l'invité, hier jeudi 7 juin, de l'émission "Le Débat" sur France 24.                                               

Interpelé d’abord à propos de la TV russe "Ligne directe" durant laquelle le Président Vladimir Poutine répond aux questions de téléspectateurs sur leur quotidien, M. Chevènement a souligné que «c’est une pratique assez constante de Poutine de répondre aux questions des citoyens russes devant les médias, ce n'est pas nouveau. L’émission existe depuis 16 ans. Cette pratique, en elle-même, n'est pas choquante. On pourrait même penser qu'interroger, en public, le ministre compétent sur le prix de l'essence, par exemple, ne serait pas une mauvaise chose. Il est sûr que le prix du pétrole augmente: depuis quelques mois, le cours est revenu à 75-80 dollars le baril alors qu'il était tombé à moins de 40; naturellement, cela a des répercussions. Je ne vois pas en quoi c'est critiquable du point de vue de la démocratie. C'est un exercice de transparence qui a pour but de mettre un peu d'air dans le système». 

À une question sur la prochaine Coupe du Monde de football organisée à partir de ce 15 juin, en Russie, et du retentissement que cet événement pourrait avoir sur l'image du Président et du peuple russes, M. Chevènement a fait remarquer que «les  trois-quarts de la population russe se situent à l'Ouest. Il faut rappeler que le peuple russe est un peuple européen entre quatre mers : la Noire, la Blanche, la Baltique et la Caspienne. Au XVIIème siècle, il y’a eu l'extension à la Sibérie par le fait des Cosaques. Et puis il y a aussi cette Russie ultra-périphérique qui est aussi bien Kaliningrad (ex Königsberg) que les Kouriles, Kamtchatka, qui sont particulières mais ouvrent la Russie sur l'océan mondial. ll y a, pour tout pouvoir politique, un intérêt à organiser la Coupe du Monde de football. J'ai été ministre de l'Intérieur en 1998, quand la France l'a organisée; il y a toutes sortes d'intérêts. Mais il faut aller plus loin. Quand on connaît les villes russes et qu'on visite un peu la Russie, on voit qu'elles bougent de plus en plus. Et pas seulement Moscou, qui est une ville moderne, jeune, branchée d'une certaine manière, mais Saint-Pétersbourg, Kazan (sur les bords de la Volga) Samara, les villes de l'Anneau d'Or (espace du Nord-Est de Moscou). Il y a une classe moyenne jeune qui n'a pas connu l'époque soviétique et qui crée aujourd'hui une atmosphère très européenne en Russie». 

Concernant la situation économique et sociale en Russie, les inégalités et la concentration des richesses qui sont similaires, a précisé M. Chevènement, à ce qui se passe aux Etats-Unis ou en Chine, il a affirmé que «pour avoir une vision exacte des choses, il faut les voir dans la durée. La Russie a perdu la moitié de son PIB dans la décennie 1990 suite à une «thérapie de choc» ultra-libérale. Elle a reconquis une position estimable dans la décennie 2000-2010, avec une croissance qui s'est certes ralentie à partir de 2012-2013, le choc des sanctions et l'effondrement du prix du baril. Elle est aujourd’hui repartie de l'avant, avec un rythme de 2% de croissance par an. Et il y a une véritable diversification de l'économie, qui a beaucoup progressé, du fait même des sanctions, dans des domaines comme l'agroalimentaire, la pharmacie et même l'automobile. On ignore que la Russie pourrait être le premier marché européen avant l'Allemagne. Tout cela s'est fait, il est vrai, avec une économie de plus en plus inégalitaire. Il y a en Russie, des inégalités aussi criantes qu'aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne».                                         

«Il faut, a ajouté M. Chevènement, réviser nos grilles de lecture. La Russie fait partie, sans doute à tort, des pays qu'on appelle "émergents". Il s'agit en fait d'un pays "ré-émergent". La Russie a connu avant la guerre de 1914, une expansion formidable au temps de Stolypine (Premier ministre réformateur et autoritaire du tsar Nicolas II. NDLR) et de Witte (l’un des maitres d’œuvre de l’industrialisation de la Russie, sous ce même tsar Nicolas II. NDLR). Et quoi qu'on dise de l'URSS, elle a réussi sur le plan industriel, sur le plan de l'urbanisation ou sur la plan de l'éducation, un certain nombre de choses, même si tout cela s'est enlisé à la fin, dans une espèce de «gel brejnevien» (allusion à Léonid Brejnev, le principal dirigeant de l’ex-URSS, de 1964 à 1982. NDLR). Aujourd'hui, doit-on considérer que le monde fonctionne avec, d'un côté les Occidentaux derrière les Etats-Unis, et de l'autre les BRICS, les émergents ? Les pays émergents ont manifesté une certaine vitalité puisqu'ils fabriquent plus de la moitié des produits industriels de la planète. Nous sommes dans la phase post-occidentale du monde : l'Occident n'a plus le monopole de la fabrication de l'Histoire».                      

Concernant les relations conflictuelles entre l’Europe et la Russie, M. Chevènement a fait remarquer «qu’il est facile de taper sur la Russie. Le président Emmanuel Macron, lui-même, a parlé d'incompréhensions et «d’erreurs partagées». Les événements de Maïdan («révolution ukrainienne» de février 2014, qui a conduit à la destitution de Victor Ianoukovytch, président en exercice de l’Ukraine. NDLR) ont pu être vus comme une Révolution, c'est le point de vue des Occidentaux. Du point de vue des Russes, c'était un coup d'Etat contre un président ukrainien légitimement élu, même s'il était corrompu. La politique du partenariat oriental visant à créer une zone de libre-échange entre l'Europe et l'Ukraine méconnaissait un fait : il y avait déjà une zone de libre-échange entre la Russie et l'Ukraine. On a donc déséquilibré l'Ukraine au lieu d'en faire un pont entre la Russie et l'Europe».             

Jean-Pierre Chevènement a répondu ensuite à une question sur une prétendue ou réelle intention de Vladimir Poutine de vouloir déstabiliser l'Union Européenne: «Il y a eu, en Russie, une idéologie tendant à dévaluer notre façon de vivre, notre démocratie, nos moeurs, mais c'est le fait d'un courant conservateur, voire ultra-conservateur, qui existe dans ce pays comme dans d'autres pays. Il y a traditionnellement en Russie une orientation "occidentaliste", c'est-à-dire tournée vers l'Europe. La Russie fait la moitié de son commerce extérieur avec l'Union Européenne. Quant à déstabiliser l'UE, elle est bien capable de se déstabiliser toute seule, il n'y a pas besoin de faire intervenir la Russie!».          

Concernant les divergences entre les pays de l'UE à l'égard de la Russie, sur les sanctions et les accords commerciaux entre la France et la Russie, M. Chevènement a précisé «que s’agissant des gisements gaziers de la presqu'île de Yamal, en Sibérie occidentale, il y a eu une première usine gigantesque où le groupe Total a investi à hauteur de 20%, mais comme c'est un investissement total de près de 30 milliards de dollars, c'est considérable. Le financement était assuré par des banques chinoises car les banques françaises ont peur des sanctions américaines. Nous avons des banques qui sont tétanisées et par conséquent, nos entreprises, comme Total, Peugeot, se sont retirées aussi d'Iran, il y a quelques semaines. Pour ce qui est de Yamal2, c'est-à-dire l'autre exploration d'un gisement de gaz, à l'embouchure du fleuve Ob, en Sibérie, le financement n'est pas acquis. Beaucoup d'entreprises se demandent comment elles pourront financer leurs investissements et leurs opérations. Nous avons vu cela avec Airbus, car aucune banque n'était prête à financer l'opération».                                      

Le débat s’est clos sur un commentaire de l’ancien ministre français de la Défense en ce qui concerne les événements dramatiques en Syrie: «Une avancée notable s'est produite l'année dernière, quand le président Macron a dit qu'il rechercherait une solution politique inclusive, c'est-à-dire y compris avec les représentants du gouvernement de Damas. Nous avons, la Russie et nous, un adversaire commun: le terrorisme islamiste. Or Daech a été réduit, pas seulement mais très largement, par l'intervention russe».

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