Trump et l’Iran: le grand plongeon dans le vide

Trump et l’Iran: le grand plongeon dans le vide
Médias | 19 Mai 2018 | 12:24

PAR JEAN-FRANÇOIS BAYART


La sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire signé en 2015 sera aussi grosse de conséquences que le furent l’occupation soviétique de l’Afghanistan, la chute du Mur de Berlin ou le 11-Septembre. Il s’agit bien d’une crise systémique qui façonnera le système international pour plusieurs décennies.

Pesons nos mots : la sortie des Etats-Unis de l’accord nucléaire signé à Vienne, en 2015, entre l’Iran et les « 5+1 » (les membres permanents du Conseil de sécurité + l’Allemagne ) sera aussi grosse de conséquences que le furent l’occupation soviétique de l’Afghanistan, la chute du Mur de Berlin ou le 11-Septembre. Il s’agit bien d’une crise systémique qui façonnera le système international pour plusieurs décennies. Même si l’on ne parvient pas à identifier dans l’immédiat les évolutions dont elle sera lourde, l’on peut instinctivement en pressentir la gravité et la dangerosité.

Intox et désintox

Le brouillard est d’autant plus dense qu’il procède d’un enfumage idéologique qui a progressivement intoxiqué les médias, l’opinion publique et, sans doute aussi, les classes politiques elles-mêmes. C’est ainsi que l’on stigmatise, sans rire, les « ingérences » de l’Iran dans la région sans lever le sourcil devant les bombardements ou les attentats ciblés d’Israël en Syrie, au Liban, en Jordanie, dans les Territoires palestiniens et – dans les années 1980 – en Irak, ou devant la guerre d’agression contre le Yémen que l’Arabie saoudite a déclenchée en mars 2015, et qui continue à dévaster ce pays au prix d’un désastre humanitaire effrayant.

Il est vrai que cette dernière guerre est censée contenir l’ « ingérence » de l’Iran dans l’Arabie heureuse, et qu’Israël est en état de « légitime défense »… On trouve aussi naturelle la présence militaire, à grand renfort de livraisons d’armes, de bases, d’avions et de drones, des puissances occidentales et de la Russie dans la région. Ne convient-il pas, derechef, de contrarier l’ « ingérence » de l’Iran (ou de lutter contre le « terrorisme international », ce qui revient au même selon Donald Trump) ?

Nous ne sommes plus capables d’analyser le Moyen-Orient pour ce qu’il est : un système régional d’Etats, très westphalien dans sa facture, dont la domination est l’enjeu d’une rivalité classique entre des prétendants à l’hégémonie, l’Iran, mais aussi l’Arabie saoudite, Israël et, de plus en plus, les Emirats arabes unis et le Qatar – l’Egypte et l’Irak ayant quitté le peloton de tête. Un système régional d’Etats qu’ont contribué à dessiner les puissances occidentales et la Russie sur les ruines de l’Empire ottoman, après la Première Guerre mondiale, et qui constitue l’un de leurs terrains de manœuvre privilégiés pour des raisons stratégiques évidentes, allant du contrôle des routes commerciales à celui des hydrocarbures et à l’assurance en dernier recours de la sécurité d’Israël.

Le Great Game du XIXe siècle s’y poursuit, grosso modo avec les mêmes acteurs, encore qu’avec des modalités et des objectifs différents. Que l’Iran ait des intérêts propres dans sa région, au sens géographique du terme, la belle affaire !

N’en déplaise aux Français et autres Russes qui se gargarisent de leur vocation à « protéger » les Lieux Saints et les chrétiens du Levant depuis le XIXe siècle, les Safavides ont noué des relations religieuses avec ce que l’on appelle aujourd’hui le Liban dès le XVIe siècle, d’où ils ont importé les ulémas qui leur étaient nécessaires pour ériger le chiisme en religion d’Etat.

L’alliance entre le Hezbollah et la République islamique d’Iran, même si elle n’a naturellement rien à voir avec les configurations du Premier Âge moderne, a une profondeur de champ historique qui rend assez risibles les cris d’orfraie des chancelleries occidentales. Sans compter que certaines des grandes familles cléricales de la République islamique – à commencer par celles de l’ayatollah Khomeiny et de l’ayatollah Khatami – sont en réalité irano-libanaises, par le jeu des alliances matrimoniales, souvent conclues dans les villes saintes de l’Irak, peuplées de persanophones bien avant la chute de Saddam Hussein.

L’ « arc chiite », si tant est qu’il existe et transcende le système d’Etats-nations, ce qui reste à prouver, repose moins sur les manipulations de Téhéran que sur ce sous-bassement historique pluriséculaire, irréductible au demeurant aux seules logiques politiques (1).

En bref, il serait grand temps d’entrer dans la chambre de dégrisement idéologique si l’on veut comprendre ce qui nous arrive. Or, les décideurs, et très largement les médias, prennent pour argent comptant les « éléments de langage » que leur communiquent Israël et l’Arabie saoudite, et qu’amplifie la chambre d’écho de la Maison Blanche.

La narration dominante des affrontements israélo-palestiniens dans la nuit du 9 au 10 mai l’a une fois de plus illustré : Israël a riposté à une pluie de roquettes iraniennes sur le Golan… à ceci près que Tsahal bombardait méthodiquement les positions iraniennes en Syrie depuis des semaines, et que les roquettes supposées iraniennes ont répondu à une nouvelle attaque israélienne, dans le cadre d’un plan prémédité, vraisemblablement en concertation avec l’administration Trump, pour épauler son retrait de l’accord de Vienne, comme le souligne le quotidien suisse Le Temps, sous le titre évocateur d’ « Israël, bras armé des Etats-Unis contre l’Iran » (2).

De même, nous ressassons le mantra saoudien de l’ « ingérence » iranienne au Yémen en soutien à la rébellion houthi, « chiite ».

Religieusement, le zaïdisme des Houthi n’a pas grand chose de commun avec le chiisme duodécimain iranien, et les liens entre les deux pays ont toujours été ténus, au contraire de ceux que les réseaux confrériques yéménites ont tissés avec l’Asie du Sud-Est (3). Si l’on suit l’historien Isa Blumi, l’imamat zaïdi du nord et du centre du Yémen – renversé par le putsch irako-égyptien de 1962 – a surtout représenté une force d’opposition à l’intégration du Yémen à l’économie capitaliste, et de résistance à la volonté de satellisation ou d’annexion de l’Arabie saoudite, qui s’est comportée depuis un siècle comme une espèce d’ « empire secondaire », pour reprendre une expression des historiens du colonialisme, relayant les visées régionales du Royaume-Uni, puis des Etats-Unis.

Depuis 2004, la rébellion des Houthi est une réaction contre le coût social de la libéralisation économique mise en œuvre dans les années 1990, après la fin de l’aide soviétique au Yémen du Sud et sa réunification avec le Yémen du Nord, et contre l’accaparement de leurs terres par des intérêts agroindustriels liés au régime d’Ali Abdallah Saleh (1978-2012) et au puissant voisin, notamment dans le gouvernorat frontalier de Sa’adah.

Pour comprendre la guerre civile, la question foncière est un facteur autrement plus important que le prétendu « arc chiite » ou l’ « ingérence » de l’Iran. La question foncière, mais aussi la mise en coupe réglée des ressources minérales, pétro-gazières et halieutiques dont le conflit facilite l’exploitation sauvage, plutôt qu’il ne la contrarie (4). On le voit, la République islamique a bon dos.

Le débat public dont nous sommes tributaires est de la sorte distordu, à tout le moins, et à tout bout de champ. Ce ne sont pas les conditions idéales pour analyser rationnellement la crise dans laquelle nous plonge Donald Trump.

Le Grand Saut

Une autre inconnue de cette crise a trait à l’imprévision complète de l’administration présidentielle américaine. Celle-ci sait d’où elle vient, et quels sont ses alliés, bien que cette configuration ait été passée sous silence dans la plupart des capitales européennes. Donald Trump, et la garde rapprochée à laquelle il a confié les manettes, après quelques atermoiements, ont joué simultanément la carte de « MBS », Mohammed ben Salman, avant même que celui-ci ne s’empare du pouvoir effectif dans le royaume saoudien en tant que prince héritier, et celle de Benjamin Netanyahou (5).

La Maison Blanche a endossé l’intervention saoudienne au Yémen, l’ultimatum saoudo-émirati au Qatar pour que celui-ci rompe avec Téhéran, la stratégie de la tension vis-à-vis de l’Iran, l’appui inconditionnel à la dictature du général Sissi en Egypte, et bien sûr la politique de Benjamin Netanyahou à l’encontre des Palestiniens, un soutien que consacre le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Le sommet de Riyad, en mai 2017, qui a réuni 55 pays dits musulmans autour de Donald Trump, a été l’apothéose de cette stratégie, cohérente quoi que l’on en dise, y compris dans ses aspects rocambolesques : le braquage des princes saoudiens dans un hôtel de luxe, sous prétexte de lutte contre la corruption, et la prise en otage, ou plutôt la « dubcekisation » du Premier ministre libanais, Saad Hariri, selon un procédé digne de l’Union soviétique de Brejnev, en novembre 2017.

La sortie des Etats-Unis de l’accord de Vienne n’est qu’un rouage de la construction d’une asymétrie régionale, au bénéfice d’Israël, de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, et au détriment de l’Iran. Mais cette stratégie repose sur un non-dit : l’épuisement financier de l’Arabie saoudite, auquel la montée des cours du pétrole, dans le contexte de tension actuel, n’accordera qu’un répit illusoire ; son enlisement militaire au Yémen, très coûteux, qui peut la précipiter dans une fuite en avant périlleuse pour tout le monde, comparable à celle de Saddam Hussein en 1990 ; le caractère ô combien aléatoire de son plan de modernisation et de sortie de l’économie pétrolière ; la sourde rivalité entre Riyad et Abu-Dhabi.

La stratégie des trois capitales repose aussi sur un impensé : que faire, une fois détruit l’accord de Vienne ? Tous les témoignages concordent : Donald Trump n’en a aucune idée. Son pari est sans doute de rééditer ce qu’il n’a pas encore réussi en Corée. Néanmoins, l’Arabie saoudite n’est pas la Corée du Sud, Israël n’est pas le Japon, et aucune Chine n’est là pour prodiguer à Téhéran conseils, pressions amicales et soutien, sauf à prêter à Vladimir Poutine une abnégation qu’on ne lui connaît pas. En bref, la configuration politique et militaire du Moyen-Orient n’a rien à voir avec celle de l’Extrême-Orient.

Quant à l’option militaire, elle est vaine. Les bombardements ne suffiraient pas à casser l’échine de la République islamique, et l’invasion terrestre est impossible. Heureusement d’ailleurs, car le cataclysme qui a suivi l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis prendrait alors le visage d’une agréable partie de campagne au regard de ce qui attendrait l’Oncle Sam et ses supplétifs sur le plateau iranien. Le vide dans lequel Donald Trump a précipité le système international est insondable. La seule certitude est que la chute sera rude, et que les Européens en seront, avec les Iraniens, les principales victimes.

Quelques premières observations peuvent être faites, sans trop de risques de se tromper

Pour l’Iran, le coup est terrible

Le rétablissement des sanctions américaines est criminel, au sens littéral du terme. Privés de pièces de rechange, ses avions de ligne, qui par ailleurs ne pourront plus être remplacés par des Boeing et des Airbus, vont continuer à tomber en causant la mort de nombreux civils. En outre, les hôpitaux seront à nouveau privés d’accès à des médicaments essentiels. L’aggravation de la crise économique accroîtra l’inégalité sociale et la pauvreté.

Sur le plan politique, le sentiment d’injustice, dans la population, est immense et nourrira la conscience anti-impérialiste qui a inspiré la révolution de 1979, autant, sinon plus, que l’islam. Donald Trump a réenclenché la machine à détester l’Occident, et les bénéficiaires en seront ceux-là mêmes qu’il prétend abattre : les ultras nationalistes, notamment au sein des Gardiens de la Révolution et de l’appareil sécuritaire ; les institutions et les réseaux financiers qui ont prospéré grâce aux sanctions internationales, forts de leur savoir-faire dans le contournement de ces dernières. Il s’ensuivra une recomposition du système politique qui s’appuiera sur une économie de l’ombre, le traumatisme d’une humiliation et la colère d’un nationalisme outragé.

Vous avez aimé Mahmoud Ahmadinejad ? Vous adorerez le successeur de Hassan Rohani, qui ne sera sans doute pas le très populaire ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, bien que celui-ci soit aujourd’hui nimbé de son aura de martyr de la diplomatie, selon le répertoire doloriste qui enchante l’opinion publique iranienne.

Les partisans, iraniens et étrangers, de l’aggiornamento de la République islamique en seront pour leurs frais, ou plus exactement cet aggiornamento n’ira pas dans le sens qu’ils espéraient. Il n’y aura pas de « changement de régime » sous la menace étrangère, mais son durcissement. Il serait bon de méditer les déconvenues de Saddam Hussein à la suite de son agression de 1980, qui avait légitimé l’instauration de la Terreur révolutionnaire et la consolidation du pouvoir des khomeynistes. Néanmoins, ce ne seront vraisemblablement pas les « Gardiens de la Révolution », un corps militaire au sens sociologique du terme, mais dont il ne faut pas surestimer l’unité politique ni présupposer ou hypostasier l’orientation idéologique, qui tireront les marrons du feu, en tout cas à eux seuls.

La République islamique repose sur la fragmentation et l’exercice collégial du pouvoir, un véritable système de checks and balances dont le Guide de la Révolution est le primus inter pares plus que le démiurge, et une aversion à toute militarisation du régime, quoi qu’on en ait dit. Notamment, il est improbable que le « Sardar » Soleimani, le commandant de la division Qods, en charge des opérations extérieures, qui figure sur la liste des cibles programmées du Mossad et de la CIA, devienne le Bonaparte de la République islamique.

En revanche, la disparition prochaine du Guide de la Révolution, venant après celle d’Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, fournira l’opportunité d’une reconfiguration du régime à l’avantage d’une nouvelle génération de dirigeants, formée en son sein et à l’école de l’ostracisme occidental et de la vindicte saoudienne, dont le chiisme sera la religion civile nationale, et l’intérêt d’Etat l’objectif prioritaire, indissociable de l’accumulation de capital à son profit, dans la pénombre du « quatrième secteur », à l’interface des secteurs public, privé et coopératif (6).

Pendant les sanctions, le commerce continue… Y compris sous la forme d’une fuite des capitaux et de leur investissement en Turquie, dans le Caucase, en Irak. L’ironie de cette triste histoire pourrait être un accroissement de la présence iranienne dans la région dont on veut l’évincer.

Les Européens payeront au prix fort la catastrophe annoncée

Leurs fleurons industriels voient s’évanouir le mirage du marché iranien, dont ils sont tenus à l’écart depuis près de quarante ans. Politiquement, la subalternité des Européens par rapport aux Etats-Unis éclate au grand jour. Ils sont impuissants face à l’extra-territorialité des sanctions décrétées par la Maison Blanche parce que leurs entreprises sont dans une situation de vulnérabilité intégrale face à la justice américaine et au statut de monnaie internationale du dollar.

Dans ce contexte, les déclarations martiales de Bruno Le Maire sont pathétiques, d’autant qu’elles s’accompagnent de demandes d’exemptions. La mendicité n’est qu’une forme de la « vassalisation » dont on prétend s’émanciper.

Sur le plan économique, la peine est même double. Outre le manque à gagner commercial ou en termes d’investissements directs, la crise diplomatique provoque une hausse des cours des hydrocarbures dont les Etats-Unis, autosuffisants grâce au pétrole et au gaz de schiste, n’ont cure, et même se félicitent puisque leur allié saoudien en tire profit (en matière de profit, il n’y en a d’ailleurs point de petits : Donald Trump se frotte lui-même les mains en tant que propriétaire de sociétés de forage qui recouvrent leur rentabilité à la faveur du redressement du marché des hydrocarbures).

Par ailleurs, l’Europe, qui déjà ne parvient pas, moralement et politiquement, à absorber les réfugiés afghans et syriens, verra arriver une nouvelle vague de fugitifs si les conditions de vie se détériorent en Iran du fait de la reprise des sanctions, ou pis, si les Etats-Unis, Israël, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis lancent des opérations militaires contre celui-ci.

Parmi les Européens, les Français sont particulièrement exposés au danger d’une confrontation militaire 

Durant les derniers quinquennats, la propagande des intellectuels organiques de la politique étrangère, largement inspirés par le « complexe militaro-industriel » dont parlait Galbraith, est parvenue à endormir l’opinion en l’enfermant dans des poncifs ou de fausses vérités. Ainsi, tout un chacun est convaincu que la France ne fait que se défendre contre le « terrorisme islamique » en intervenant au Sahel ou au Proche-Orient, nonobstant la chronologie qui établit la postériorité des attentats dont elle a été frappée par rapport à ses opérations militaires au Mali, puis en Syrie et en Irak.

Le terrorisme djihadiste est la réponse du berger à la bergère, tout comme l’avait été celui de la République islamique d’Iran, dans les années 1980, en réponse au soutien militaire que l’Elysée avait consenti à l’Irak. De même, l’alliance avec l’Arabie saoudite – partenaire privilégiée de François Hollande et, aujourd’hui, d’Emmanuel Macron – ou le Qatar – pays chouchou de Nicolas Sarkozy – n’est pas sujette à débat, tant elle semble tomber sous le sens, au moins des affaires.

Soucieuse de garantir l’indépendance de son industrie de l’armement, la France s’est paradoxalement mise dans la dépendance diplomatique de ses principaux marchés à l’exportation, les pétromonarchies du Golfe. Il est de ce point de vue révélateur que la politique étrangère ait été la grande absente – plus encore que de coutume – des débats de la dernière campagne présidentielle (7). Aussi le bon peuple ne sait-il pas que la France sera automatiquement une puissance belligérante en cas de conflit avec l’Iran, en vertu des accords de défense qu’elle a conclus avec le Koweït, le Qatar et les Emirats arabes unis, au fil de plusieurs décennies de coopération et de commerce militaires avec ces pétromonarchies (8).

Les pays occidentaux seront confrontés à une perte d’influence inévitable

Au cours de cette période, les pays occidentaux se sont aliénés deux des trois Etats institutionnalisés qui charpentent le système moyen-oriental d’Etats-nations, composé pour le reste de formations politiques d’ordre dynastique (les pétromonarchies, la Jordanie), factionnel (la Syrie de l’asabiyya des Assad, le Yémen tribal) ou confessionnel (le Liban, l’Irak).

Si leurs relations sont au plus haut avec Israël, elles se sont dégradées avec la Turquie, du fait du refus de son adhésion à l’Union européenne et de l’instrumentalisation des Kurdes par les Etats-Unis et, accessoirement, la France. Et elles n’ont jamais été vraiment rétablies avec l’Iran, depuis la révolution de 1979 et la guerre de 1980-1988 (9). Après le faux espoir qu’a suscité l’accord de Vienne, quant à sa réinsertion dans le concert des nations, ce pays émergent de quelque 80 millions d’habitants, placé dans une région ô combien stratégique, se retrouve de nouveau dans les limbes du système international. Il reste déconnecté de la « gouvernance globale » chère aux libéraux, alors même que le désastre environnemental qui le menace, du fait des impasses de son mode de développement, et le trafic de drogue, qui prospère à ses frontières avec l’Afghanistan et le Turkménistan, concernent au premier chef l’agenda international.

Le danger est même que le pouvoir central de Téhéran ne perde le contrôle de la société, et notamment des réseaux financiers du « quatrième secteur », dont l’autonomisation pourrait se solder par l’ « involution » de l’Etat, selon un double processus de renforcement et d’informalisation de celui-ci, ce qui ajouterait un peu plus de désordre à une région qui n’en manque pas (10).

Par ailleurs, l’Iran est laissé en pâture aux intérêts russes, chinois, indiens, japonais, malaisiens. Téhéran s’insérera donc dans une galaxie de free riders qui font prévaloir leurs intérêts nationaux ou particuliers sur les règles du multilatéralisme, aux côtés de Moscou, d’Ankara, de Pyongyang… et de Tel Aviv et Washington.

La perte d’influence pour les pays occidentaux se fera d’autant plus sentir que la décision de Donald Trump conforte l’opinion publique de la plupart des pays de l’ancien « Tiers monde », et en particulier des pays dits musulmans, dans l’idée que l’hypocrisie de l’impérialisme est sans limites et repose sur une pratique systématique du deux poids deux mesures. Au mépris du droit international, les Etats-Unis se sont retirés d’un accord qu’au demeurant ils n’ont jamais vraiment appliqué, en maintenant des sanctions financières à l’encontre de Téhéran, et ce sans en respecter les clauses prévues à cet effet (11).

Une telle transgression est l’initiative d’un homme, Donald Trump, qui entretient un rapport problématique avec la vérité, et qu’inspire un autre leader, Benjamin Netanyahou, lequel a, lui, un rapport problématique à l’honnêteté. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Rarement le crédit moral de l’Occident, toujours prompt à faire la leçon au reste du monde, n’aura été aussi bas. Jamais la signature des Etats-Unis n’a été aussi dévaluée. Ce n’est pas seulement au Moyen-Orient que le prix en sera payé.

Macron sera-t-il le « petit caniche » de Trump ?

A son corps défendant, Emmanuel Macron doit faire face à une crise qui était en quelque sorte programmée dès la victoire électorale de Donald Trump, puisque celui-ci avait inscrit dans son programme le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne, mais qu’il pouvait espérer voir reportée sine die, à l’instar de nombre de dirigeants de la planète qui doutaient sans doute, dans leur for intérieur, de la plausibilité d’une mesure aussi absurde, et aussi contraire aux intérêts bien compris de l’ensemble des signataires du compromis de 2015.

C’était sans compter avec l’hybris narcissique de l’hôte de la Maison Blanche, la détermination des faucons de l’appareil diplomatique et militaire américain, et le poids des lobbies favorables aux interprétations radicales du sionisme qui prévalent en Israël depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en 1995, notamment dans les milieux évangéliques fondamentalistes auxquels les Républicains doivent beaucoup électoralement, même si le facteur religieux du vote s’est estompé lors des derniers scrutins présidentiels (12).

Quoi qu’il en soit, une crise, même annoncée, revêt toujours un visage inattendu. On voit bien le sens des gestes d’amitié qu’Emmanuel Macron a prodigués à Donald Trump depuis son arrivée à l’Elysée. Il s’agit probablement, dans son esprit, de maintenir à tout prix un dialogue avec un interlocuteur baroque et imprévisible pour éviter un schisme irréversible au sein du camp occidental, essayer de prévenir le pire et, peut-être surtout, se poser en intermédiaire transatlantique central en damant le pion au Royaume-Uni et à l’Allemagne.

Mais la faiblesse de la position diplomatique d’Emmanuel Macron – outre le style déplacé, assez vulgaire et parfois gênant auquel elle a contraint le locataire de l’Elysée, plus à l’aise face à la brutalité froide d’un Vladimir Poutine – provient précisément de ce souci. N’est-ce pas l’ancien ministre de l’Economie et des Finances, et même l’ancien inspecteur des Finances, qui l’emporte en l’occurrence sur le président de la République, successeur du général de Gaulle, de Georges Pompidou, de François Mitterrand et de Jacques Chirac ?

Revenons ici au veto opposé par ce dernier à l’intervention américaine en Irak, en 2003. La décision présidentielle avait provoqué la fureur de Bercy, qui voyait soudain ruinée sa position de négociation avec Washington sur toute une série de dossiers relatifs à la définition de normes « globales » dans le domaine économique et financier, à propos desquels Paris s’était érigé en acteur majeur de la « gouvernance ». Les hauts fonctionnaires du ministère de l’Economie et des Finances s’étaient alors joints à la camarilla – la « secte », disait-on dans les couloirs – des anciens de la direction des Affaires stratégiques et du désarmement du Quai d’Orsay, notamment de sa sous-direction du désarmement et de la non-prolifération nucléaires, que conduisait Philippe Errera et inspirait feu Thérèse Delpech, pour recommander à Nicolas Sarkozy, par le truchement de l’un de ses proches conseillers, Ramon Fernandez, une ligne ultra à l’encontre de Téhéran, dans l’espoir de racheter à la France une conduite aux yeux de Washington (13).

La plupart de ces personnes sont toujours aux commandes de l’Etat, ou restent influentes quand elles sont passées dans le privé, comme Ramon Fernandez. Certes, les termes de la crise actuelle ne sont pas du tout les mêmes que ceux de la crise de 2003, et il serait erroné de voir dans ces hauts fonctionnaires des atlantistes bêlants, de simples suiveurs des Etats-Unis, auxquels ils se sont parfois opposés.

La nouveauté est que l’atlantisme a volé en éclat, et à l’initiative non des habituels trublions français, mais de la Maison Blanche. Néanmoins, la démarche d’Emmanuel Macron, dans les semaines et les mois à venir, donnera des indications précieuses sur sa marge d’autonomie par rapport aux intérêts et aux sensibilités qu’il est accusé de servir avec trop de complaisance sur la scène intérieure.

L’exercice, de toute façon, n’est pas aisé, et est même pipé, car les chancelleries européennes, la Commission, la BCE n’ont pas les moyens de convaincre les grandes entreprises de prendre le risque d’encourir les foudres de Washington. Le problème qui se pose aux dirigeants et aux diplomates européens n’est pas de sauver l’accord de Vienne, mais de le ressusciter parce que, de facto, il est cliniquement mort dès lors que l’Iran est privé de ses bénéfices économiques et n’a plus d’autres contreparties que négatives – éviter la guerre, en bref se coucher – s’il continue de le respecter.

En revanche, il est d’ores et déjà clair qu’Emmanuel Macron adhère au culte saoudien dont son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, est un grand servant, pour l’avoir assidument pratiqué quand il était ministre de la Défense et vendait force armements tricolores au royaume ou à ses pairs et ses vassaux. Comme avec Donald Trump, il affiche avec « MBS » une proximité personnelle qui risque un jour de se retourner contre lui.

Il n’est pas certain que la visite du prince héritier à Paris, en avril, devienne à la fin du quinquennat le boulet que la réception de Kadhafi, en 2007, aura été pour Nicolas Sarkozy, pas plus qu’il n’est d’ores et déjà acté qu’Emmanuel Macron finira comme « caniche » de Donald Trump. 

Mais le président de la République est-il bien informé que son hôte est politiquement un criminel de guerre, responsable de l’agression militaire qui ravage le Yémen, décime sa population (10 000 morts, 3 millions de déplacés, famine et choléra à l’appui), et détruit son patrimoine architectural exceptionnel mais coupable de ne pas correspondre au canon du wahhabisme, pour cause de sunnisme confrérique ou de zaïdisme ? A-t-il compris l’indécence d’un accord culturel et archéologique signé à grands sons de trompe, faute de mieux, avec un pays qui a noyé dans le béton, à Médine et à La Mecque, toutes traces du passé préislamique, et même islamique non conforme, et pulvérise les monuments et le bâti pluriséculaire du Yémen, peut-être avec des munitions françaises ? Est-il conscient que son interlocuteur peut entraîner la France dans une confrontation avec l’Iran au gré des accords de défense très « engageants » qui ont été signés par ses prédécesseurs, ou de la compromettre dans de graves violations des droits de l’Homme par livraisons d’armes interposées ? Que peut-on attendre d’un homme qui qualifie Ali Khamenei de « pire qu’Hitler », une outrance choquante pour la mémoire des victimes de la Shoah et pour ses survivants ?

L’avenir nous le dira, sans doute assez rapidement.

 

(1) Voir, à ce propos, Fariba Adelkhah, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation, Paris, Karthala, 2012

et http://fasopo.org/sites/default/files/charivaria1_n42.pdf .

(2) https://www.letemps.ch/monde/israel-bras-arme-etatsunis-contre-liran

(3) Engseng Ho, The Graves of Tarim. Genealogy and Mobility across the Indian Ocean, Berkeley, University of California Press, 2006 ; Isa Blumi, Ottoman Refugees, 1878-1939. Migration in a Post-Imperial World, Londres, Bloomsbury, 2013

(4) Outre les travaux de François Burgat, Franck Mermier et Laurent Bonnefoy, voir Isa Blumi, Destroying Yemen. What Chaos in Arabia Tells us about the World, Berkeley, University of California Press, 2018.

(5) https://www.newyorker.com/magazine/2018/04/09/a-saudi-princes-quest-to-remake-the-middle-east

(6) Fariba Adelkhah, Les Mille et une frontières de l’Iranop. cit.

(7) A un niveau plus modeste, la critique que j’ai proposée de la politique étrangère de la France, sur la base d’une information précise recueillie en plus de vingt ans d’observation dans les différentes fonctions que j’ai occupées, dans la première partie de L’Impasse national-libérale. Globalisation et repli identitaire (La Découverte, 2017), n’a pas été mise en discussion dans les médias, sinon sous la forme d’une exécution radiophonique par deux plumes du Figaro et de Libération, Alexis Brezet et Laurent Joffrin, surtout préoccupées par mes réserves quant à l’alignement des chancelleries occidentales sur les positions israéliennes : https://www.franceinter.fr/emissions/le-club-des-idees/le-club-des-idees-19-mars-2017

Chacun pourra mesurer l’objectivité du propos de mes contradicteurs. Je signale au passage qu’ils semblent ignorer qui était Victor Klemperer, ce qui pourrait expliquer leur malaise par rapport à ce qu’ils croient lire, et leur incompréhension totale de mon propos : un universitaire allemand juif, marié à une protestante, ce qui lui a permis de continuer à vivre à Dresde durant toute la guerre, dans des conditions épouvantables, et de préparer la critique la plus acérée du langage totalitaire du nazisme qui aujourd’hui encore fait autorité.

(8) Jean-François Bayart, L’Impasse national-libéraleop. cit., pp. 45 et suiv.

(9) Ibid, pp. 62 et suiv. et 85 et suiv.

(10) Le concept d’ « involution de l’Etat » a été introduit, à propos de la Chine des « seigneurs de la guerre », par Prasenjit Duara, « State involution : a study of local finances in North China, 1911-1935 », Comparative Studies in Society and History, 29 (1), janvier 1987, pp. 132-161. Voir aussi Jacobo Grajales, Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie, Paris, Karthala, 2016.

(11) https://www.letemps.ch/monde/nucleaire-iranien-donald-trump-viole-un-accord-international

(12) Contrairement à ce que l’on croit souvent, le lobby sioniste aux Etats-Unis n’est pas le prétendu « lobby juif » – les juifs nord-américains sont politiquement divisés sur la question – mais le fondamentalisme évangélique, en particulier « dispensationaliste », qui considère que le retour des juifs en Terre sainte doit précéder l’Apocalypse. Ce courant religieux a vu dans la Shoah l’œuvre de Dieu, et une invite à regagner la Palestine. De même, les convulsions du Proche-Orient annoncent, à ses yeux, le Second Avènement du Christ. Le christianisme évangélique a noué une alliance politique avec Menahem Begin en 1977.

(13) Jean-François Bayart, L’Impasse national-libéraleop. cit., pp. 67 et suiv.

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