Face aux nouvelles mutations mondiales, quelle transition énergétique pour l’Algérie ?

Face aux nouvelles mutations mondiales, quelle transition énergétique pour l’Algérie ?
Par Pr Abderrahmane Mebtoul | 24 Février 2021 | 11:41

Depuis la  nationalisation des hydrocarbures, le 24 février 1971, la carte énergétique mondiale a évolué et l’Algérie qui a connu plusieurs lois d’hydrocarbures ,  devra s’adapter à ces mutations où à l’horizon 2030,  émergera un nouveau pouvoir énergétique mondial posant la problématique  de la transition énergétique qui  concerne la maitrise énergétique par la mise en place d’un nouveau modèle de consommation énergétique combinant plusieurs formes d'énergie.

1.-Qu’est ce que la transition énergétique  

La transition  pouvant être définie comme  le passage d’une civilisation humaine construite sur une énergie essentiellement fossile, polluante, abondante, et peu chère, à une civilisation où l’énergie est renouvelable, rare, chère, et moins polluante ayant  pour objectif le remplacement à terme des énergies de stock (pétrole, charbon, gaz, uranium) par les énergies de flux (éolien, solaire). La transition énergétique renvoie à d'autres sujets que techniques,   posant  la problématique sociétale.   Il ne suffit pas de faire une loi car le déterminant  c’est le socle social Cela  pose  la problématique   d’un nouveau modèle de croissance : tous les secteurs économiques, tous les ménages sont concernés : transport, BTPH ;   industries, agriculture, services, administrations centrales et locales . Les choix techniques d’aujourd’hui  engagent la société sur le long terme. Dès lors  la transition énergétique suppose un consensus social  car la question fondamentale est la suivante : cette transition énergétique, combien ça coûte, combien ça rapporte  et qui en seront les bénéficiaires. Pour une transition énergétique cohérente il s’agit  de  renforcer les interconnexions des réseaux et l’optimisation de leur gestion (smart grids) pour contribuer à l’efficacité énergétique, au développement industriel, aller vers  un nouveau modèle de croissance, afin de  favoriser l’émergence d’une industrie de l’énergie, au service de l’intégration économique.  L’énergie engage l’avenir économique et sécuritaire de l’Algérie et toute décision majeure devra être préalablement analysée par le   Conseil National de l’Energie,  seul habilité à tracer la future politique énergétique. Car    au rythme de la consommation intérieure, celle ci dépassera les exportations actuelles horizon 2030, posant le problème de la capacité d’exporter de l’Algérie à moins de découvertes importantes comme les gisements d’Hassi Rmel ou Hassi Messaoud  ce qui selon les experts  est une hypothèse irréaliste. Par ailleurs,   le monde connaîtra à l’horizon 2030/2035  un profond bouleversement de la carte énergétique   à l’échelle  mondiale, avec la percée de l’hydrogène entre 2030/2040,  où les investissements prévus dans le cadre de la transition énergétique  Usa/Europe/Chine, Inde devraient  dépasser les 4.000 milliards de dollars où les  grandes  compagnies devraient réorienter leurs investissements dans ces segments rentables à terme.  L’ objectif horizon 2030,comme je l’ai démontré dans une interview à l’American Herald  Tribune en aout 2020,avec l’impact de l’épidémie du coronavirus ,  qui a fait prendre conscience à l’humanité des désastres de facteurs exogènes comme le réchauffement climatique  impliquant  la transition numérique et énergétique où  les changements économiques et sociales  survenus depuis quelques années dans le monde ainsi que ceux qui sont appelés à se produire dans un proche avenir, doivent nécessairement trouver leur traduction dans des changements d’ordre systémique.

L’Algérie dépendante à 98%  de ses recettes en devises  avec les dérivées des hydrocarbures qui irriguent toute la société n’échappe pas à ces mutations où la baisse  des recettes  a vu une croissance négative de moins de 6,5% en 2020 , plus de 15% de taux de chômage selon le FMI , parallèlement à une dévaluation du dinar  entrainant une hausse de l’inflation ( taux d’intégration des entreprises publiques et privées ne dépassant pas  15%). Comme conséquence la baisse  des  réserves de change    qui étaient en  2013 de 194,0 milliards de dollars sont passées en  2019 :à   62 milliards de dollars, et les prévisions de la   loi de finances complémentaire  2020  de  44,2 milliards de dollars ,  13,6 mois d’importation  en 2020,   des prévisions de 5,7 mois d’importation en 2021  et 3 mois d’importation en 2022 toujours selon le FMI, réserves qui  tiennent la  cotation du dinar à plus  de 70% permettant de combler artificiellement une partie du déficit ,budgétaire  qui selon le   PLF2021   sera  de 21,75 milliards de dollars en 2021  contre  en  2020 de 18,60 milliards de dollars avec  un déficit global du trésor de 28,26 milliards de dollars, soit 17,6% du PIB. Selon le rapport du Ministère de l’Energie  le chiffre d’affaires de Sonatrach non inclus les dérivées, à ne pas confondre avec le profit net, devant retirer les  couts et la part  des associés, a été fin 2020 de 20 milliards de dollars,), et 22 milliards de dollars avec les  dérivées  avec une forte baisse en volume physique,(moins 11%). Les revenus de l’Etat, ont été  au cours de 128 dinars un dollar  de   14,5 milliards de dollars  de fiscalité pétrolière  versé au Trésor public durant l’année 2020, en baisse de 31% par rapport au montant de 2019.   L’Algérie,  selon le FMI  , le  prix d'équilibre budgétaire  était estimé de 104,6 dollars en 2019 et à plus de 110 dollars pour les lois de finances 2020/2021, d’où l’urgence de la nécessaire transition énergétique.

 2.-Quels sont les axes de la transition énergétique en Algérie ?

 Le premier axe est d’améliorer  l’efficacité énergétique concernant l’ensemble des départements ministériels où en 2019 la structure de la consommation finale d’énergie  reste dominée par le secteur des « Ménages & autres » (46,6%), suivi par le transport (32%) et enfin le secteur de « l’industrie et BTP » avec une part de 22%.  Par exemple  peut –on programmer 2 millions de logements  selon les anciennes normes de construction exigeant de forte consommation d’énergie alors que les  techniques modernes permettent  d’ économiser  40 à 50% de la consommation ? Prévoir une économie d’énergie de 10% dans une première phase serait déjà un exploit. Comme il s’agira d’avoir une  nouvelle politique des carburants, dossier que j’ai eu à diriger avec le bureau d’études américain Ernest Young en 2007/2008,et les cadres dirigeants de Sonatrach   renvoyant à la structure de consommation  où  en 2019 nous avons 70% de gasoil, essence 27%  et le GPLC seulement de 3%. Cela renvoie  à la  politique des prix des carburants subventionnés  dont Essence normal: 43,72 dinars / litre, Essence super : 45,97 dinars / litre Essence sans plomb: 45,62 dinars / litre Gasoil: 29,01 dinars / litre, ces prix étant calculés  sur la base du  prix d’entrée d’une raffinerie d’environ 11 dollars le baril, selon le Ministère de l’énergie soit environ 10/15% du prix international..Cela renvoie également à la  politique  industrielle de construction  ou d’importations des camions et voitures : fonctionnant  au GPLc, voiture  hybride  ou électrique. Je pense  que , la conversion de 200 000 véhicules au GPLc au cours de l’ année 2021 est réalisable mais dérisoire où selon l’Office national des statistiques (ONS) au premier semestre 2019, l’Algérie compte 6 577 845 véhicules immatriculés soit 165 000 unités de plus qu’à la même période en 2018.Quant à la voiture électrique,  il faut être réaliste cela suppose des batteries appropriés et que les stations soient généralisées à travers le territoire national  où même les pays développés ont encore des problèmes.  Par ailleurs s’impose une nouvelle politique des prix ( prix de cession du gaz sur le marché intérieur largement prix international occasionnant un gaspille des ressources  et des fuites hors des frontières . A cet effet,  une réflexion doit être  engagé par le gouvernement algérien   pour la création d’une chambre nationale de compensation, que toute subventions devra avoir l’aval du parlement pour plus de transparence, chambre  devant réaliser un système de péréquation, pour les régions défavorisées, segmentant les activités afin d’encourager les secteurs structurants  et tenant compte du revenu par couches sociales où le SMIG  de l’Algérien est  d’environ 20% de celui de l’européen.

-Le second axe, il ne faut pas  être utopique, 98% des recettes en devises en 2020, et encore pour longtemps, les exportations hoirs hydrocarbures étant fonction d’entreprises compétitives, cout/qualité, qui n’émergeront que par  une nouvelle gouvernance et  de profondes réformes structurelles,  proviennent toujours des hydrocarbures avec les  dérivées  et il s’agira  d’investir à l’amont pour de nouvelles découvertes, en adaptant toujours la loi des hydrocarbures  au nouveau contexte international où la concurrence est vivace afin d’attitrer les investisseurs . Mais pour la rentabilité  de ces gisements tout dépendra du vecteur prix au niveau international et du cout, pouvant découvrir des milliers de gisements non rentables, posant le problème  de la rentabilité en n’oubliant pas une chute de la production physique de la production de pétrole  entre 2008/2020 et que 33% des recettes de Sonatrach proviennent du gaz naturel ( GN et GNL) dont le prix de cession a chuté  de plus de 70% entre 2008  et 2020.

- Le troisième axe, l’option du gaz de schiste,  troisième réserve mondiale,  introduite dans la nouvelle loi des hydrocarbures sous réserve de la protection de l’environnement et d’un consensus  social( voir études sous la  direction du professeur Abderrahmane Mebtoul assisté des cadres de Sonatrach :pétrole/gaz de schistes, opportunités et risques Premier Ministère Alger 11 volumes 2015 dont un volume consacré à à la  transition énergétique )   En Algérie, devant éviter des positions tranchées pour ou contre, un large débat national s’impose, car on ne saurait minimiser les risques de pollution des nappes phréatiques au Sud du pays. L’Algérie étant un pays semi-aride, le problème de l’eau étant un enjeu stratégique au niveau méditerranéen et africain, doit être opéré un arbitrage pour la consommation d’eau  douce, (les nouvelles techniques peu consommatrices d’eau n’étant pas encore mises au point, malgré le recyclage,  quel sera le coût, fonction de l’achat du savoir-faire), un milliard de mètres cubes gazeux nécessitant 1 million de mètres cubes d’eau douce et être pris en compte les coûts (en plus de l’achat des brevets) devant forer plusieurs centaines de puits moyens pour un milliard de mètres cubes gazeux. 

- Le quatrième axe, l'Algérie compte construire sa première centrale nucléaire en 2025 pour faire face à une demande d'électricité galopante. Les réserves prouvées de l'Algérie en uranium avoisinent les 29.000 tonnes, de quoi faire fonctionner  deux centrales nucléaires d'une capacité de 1.000 Mégawatts chacune pour une durée de 60 ans, selon les données du Ministère  de l'Énergie.   Mais il convient  de résoudre le problème récurrent   des chercheurs du nucléaire( cela s’applique à l’ensemble des chercheurs)  qui depuis des années demandent l’éclaircissement de leur statut  et surtout un environnement propice  par la levée    des obstacles bureaucratiques qui freinent  la recherche.

-Le  cinquième axe de la transition énergétique est le développement   des énergies renouvelables .combinant le thermique et le photovoltaïque  dont le cout de production mondial a diminué de plus de 50%  et il le sera plus à l’avenir. Avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an, l’Algérie a tout ce qu’il faut pour développer l’utilisation de l’énergie solaire Mais le soleil tout seul ne suffit pas. Il faut la technologie et les équipements pour transformer ce don du ciel en énergie électrique.  La production à grande échelle permettrait de réduire substantiellement les coûts tout en favorisant à l’aval une multitude de PMI-PME, renforçant le tissu industriel à partir des énergies propres (industries écologiques). .  Le programme algérien consiste à installer une puissance d’origine renouvelable de près de 22000 MW  dont 12 000 MW seront dédiés à couvrir la demande nationale de l’électricité et 10 000 MW à l’exportation.  Aussi,   la construction d’une centrale solaire, la production de 1000 MW, la création d’une entreprise de production et de distribution des énergies renouvelables à la lumière des expériences passées, outre  que cela est nettement insuffisant  par rapport aux objectifs de 2030,  il faudrait compter  2022, sous réserve d’une une nette volonté politique Aussi se pose cette question de la  réalisation effective d’ici 2030,  où selon les rapports du Ministère de l’Energie l'objectif de l'Algérie serait de produire,  30 à 40% de ses besoins en électricité à partir des énergies renouvelables. Où trouver le  montant de l’investissement  consacré  à la réalisation de ce programme , à l’échéance 2030, devant distinguer la partie devises  avec les tensions sur les réserves de change et la partie dinars, où je rappelle que  plusieurs conseils de ministres de 2007 à 2017 ont  donné des chiffres contradictoires,  pour la réalisation des 20.000 MW, différence énorme montrant la non maitrise du projet  entre 60 et 100 milliards de dollars. A court  et moyen terme, la combinaison de 20% de gaz conventionnel et 80% de solaire me semble être un axe essentiel pour réduire les coûts et maîtriser la technologie 

En résumé, dans le cadre de al transition énergétique,   il est indispensable  pour   la maitrise technologique, pénétrer le  marché mondial et   éviter les surcouts,  de réaliser  ces projets dans le cadre d’un partenariat public privé national, international gagnant- gagnant. 

ademmebtoul@gmail.com

Dr Abderrahmane MEBTOUL ,  professeur des universités, expert  international directeur d’études Ministère Industrie-Energie 1974/1979-1990/1995- 2000/2008-2013/2015 représentant l’Algérie président de, la commission  transition  énergétique de la société civile des 5+5+ Allemagne , Membre du conseil scientifique du Forum Mondial du Développement Durable 

 (1) Synthèse des interventions  du professeur Abderrahmane MEBTOUL  -conférence devant le parlement européen   octobre 2013 sur "l’Algérie et le marché énergétique européen" - au séminaire international organisé par l’institution  de la coopération  allemande au développement (GIZ)  le 17 octobre 2012 , sa conférence au Sénat français « l’Algérie face à la transition énergétique mondiale »  ( décembre 2013) – voir deux importantes audits réalisés par le professeur Mebtoul assisté  des cades de Sonatrach et d’experts nationaux et internationaux dont le  bureau d ‘Etudes américain Ernest Young «  le prix , la problématique de subventions  des carburants dans un environnent concurrentiel ( 10 volumes  Ministère Energie Alger- 2008) – audit pour le gouvernement  « sur la stratégie pétrolière et gazière en Algérie , pétrole et gaz de schiste , opportunités et risques »  ( 7 volumes 2015) – la stratégie gazière en Algérie  et le  marché européen , face la concurrence internationale »  (revue internationale gaz d’aujourd’hui Paris janvier 2015)

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