Face à la crise mondiale et aux tensions budgétaires, l'urgence de redresser l’économie algérienne

Face à la crise mondiale et aux tensions budgétaires, l'urgence de redresser l’économie algérienne
Par Pr Abderrahmane Mebtoul | 17 Octobre 2020 | 15:30

Au lendemain de la  révision constitutionnelle du 01 novembre 2020, et au vu des prévisions de la loi de finances 2021,  le grand défi de l’Algérie  sera le redressement de l’économie conditionné par de profondes réformes institutionnelles et micro-économiques renvoyant à la refonte de l'Etat pour des  missions adaptées tant dans le cadre des nouvelles relations internationales que d’une redéfinition des liens Etat-Marché. Car comme je l'ai démontré récemment dans l'interview donnée à l’American Herald Tribune –USA-le 23 avril 2020 « Prof. Abderrahmane Mebtoul: We Have Witnessed a Veritable Planetary Hecatomb and the World Will Never be the Same Again »,  la crise mondiale avec l’épidémie du coronavirus et le retard dans les réformes structurelles  impactent l’économie algérienne  avec des incidences sociales.

1.-De vives tensions budgétaires entre 2021/2022

A la lecture du projet de la loi de finances 2021,  l’objectif de réaliser la symbiose entre équilibres macro-économiques et équilibres sociaux sera un exercice difficile .La raison principale est  la baisse des recettes d’hydrocarbures  due à l’épidémie du coronavirus mais également des nouvelles tendances du nouveau modèle de consommation énergétique au niveau mondial avec  la dépense publique qui reste  le  facteur essentiel  de la croissance économique,  surtout avec une  fiscalité pétrolière  en baisse  est estimée à  1919,2 milliards de dinars  contre 2667 en 2019, soit une baisse de 748,8 milliards de dinars . Les dépenses de fonctionnement  prévues  sont de 4893,4 à 5 314,5 milliards de dinars  et le budget équipement  à 2 798,5 milliards de dinars sous forme de dépenses d’équipement à caractère définitif et 1882,1 milliards de dinars à consacrer aux opérations de réévaluation des programmes.   Ainsi,  les dépenses budgétaires (dépenses de fonctionnement et d’équipement) se situent à environ 8113 milliards de dinars, tandis que les recettes fiscales globales (ordinaires et pétrolières) sont estimées à 5328 milliards de dinars, soit un déficit budgétaire record de 2700 milliards de dinars soit au cours de 128 dinars un dollar plus de 20 milliards de dollars, ce qui pèse sur la création d’emplois productifs et non des emplois rentes  où  seulement pour  le BTPH actuellement  en  berne employant près de 2 millions de personnes.  Comme conséquence, existe plusieurs solutions combinées  puiser dans des réserves de change,  le recours à  un endettement du Trésor, l’utilisation des reliquats des crédits budgétaires  et à un dérapage du dinar, comme le fait actuellement la banque d’Algérie,  plus de 10/15% en une année, pour combler artificiellement   le déficit budgétaire, avec le risque d’un processus inflationniste. 

Avec une  fiscalité pétrolière  en baisse, bien  que les ressources ordinaires dépassent les recettes fiscales pétrolières avec 3408 milliards de dinars en 2021, sous réserve que les prévisions  des nouvelles recettes  fiscales se réalisent, le secteur fiscal, domanial  et  douanier devant être numérisé ,  devant éviter de miser  sur l’intégration de la masse monétaire informelle en circulation dont le fondement repose sur la visibilité et la confiance , les expériences historiques montrant qu’ en période de crise, elle s’étend, il   sera   difficile  de  réduire le déficit budgétaire  et attention pour   certaines taxes , l’impôt pouvant  tuer l’impôt,  L’on devra  méditer les expériences de l’ANSEJ, où après avoir bénéficié  de nombreux avantages, selon certaines informations plus de 70%  des projets ont été mis en veilleuse, devant également comptabiliser les impacts en termes de valeur ajoutée et de balance devises, des nombreux avantages accordés pur les gros investissements par l’ANDI qui se chiffrent en centaines de milliards ee centimes, ,les petits investisseurs et porteurs de projets dans le cadre des start-up considérées sources d’emplois ont  besoin d’un tissu économique des grandes administrations et   entreprises performantes pour se développer.  Bien que des actions louables pour l’équilibre régional économique et social sont prévues comme   le développement des 9000 foyers répartis sur ces zones d’ombre, avec une affectation d’un programme spécial à hauteur de 50 milliards de dinars mais supposant une autre gouvernance locale.et centrale. La dynamisation du tissu productif s’impose dans la mesure  où   environ 83% du tissu économique étant représenté par le commerce et les services  et plus  de  90% des entreprises privées algériennes sont de types familiaux sans aucun management stratégique, et ne maîtrisent pas les nouvelles technologies.  Par ailleurs l’économie est dominée par la sphère informelle notamment marchande elle même liée à la logique rentière, représentant  plus de 50% de la superficie économique.

Sur le plan technique, en l'état actuel de leurs comptes très peu d'entreprises publiques ou privées  connaissent exactement l'évaluation de leurs actifs selon les normes du marché.  Il se trouve que les comptes des entreprises algériennes de la plus importante à la plus simple sont dans un état qui ne passerait pas la diligence des audits les plus élémentaires. Pour Sonatrach par exemple, il s'agit de distinguer si le surplus engrangé par Sonatrach est dû essentiellement à des facteurs exogènes, donc à l'évolution du prix au niveau international ou à une bonne gestion interne. Concernant l’énergie, l’élection américaine sera déterminante  en cas de victoire des démocrates qui ont une autre vision de la politique énergétique, avec le retour  des USA aux accord de Paris COP21 et le développement d’énergies altératives aux fossiles classiques. L’économie algérienne  étant fortement connectée à l’économie mondiale via la rente des hydrocarbures, pour  la majorité des  organismes internationaux, la croissance de  l’économie mondiale  ne connaitra une reprise, sous réserve  de la maitrise de l’épidémie du coronavirus que courant 2022. Entre temps, du fait de  la crise mondiale et le retard dans les réformes,  .l’Algérie connaitra sept impacts négatifs qu’il s’agira de circonscrire  

2.-Les sept impacts de la crise mondiale  

 Premier impact la baisse des recettes d'hydrocarbures procurant avec les dérivées 98% des entrées en devises, dont 33% proviennent du gaz dont le prix de cession ont chuté de plus de 70% ces cinq dernières années .De ce fait,  la politique socio-économique  est liée  à  l'évolution  du prix du pétrole et du gaz  qui  influe sur le taux de croissance, le taux de chômage, et le niveau des réserves de change ( notre interview Monde.fr/AFP Paris 10/08/2020) .. Ainsi, le 17 octobre 2020, le  cours du pétrole  en bourse du Wit  est coté à 42,93 dollars et le  Brent    à  40,78 avec un cours euro/dollar de 1,2718 et le prix  de cession du gaz sur le marché libre  est coté  2,640 dollars le MBTU. Selon les institutions internationales,   en moyenne annuelle, avec des fluctuations semaine par semaine  mois par  mois, nous avons pour le cours du Brent de 2000 à  2020 :  2000, 28,52 dollars le baril - 2005, 54,41 - 2010, 78,92 - 2014, 99, 00   -2015, 52,36 - 2016, 43,55 -  2017, 54,25 - 2018, 71,05- 2019, 64,34- estimation fin 2020 en moyenne entre un cours très bas  les quatre premiers mois de 2020( cours environ 30 dollars et moins)  et hypothèse un cours qui dépasse 40 dollars  de juillet à décembre 2020, selon les  nous aurons une moyenne de  35/37 dollars.  

Deuxième impact sur  le taux de croissance du  produit intérieur brut (PIB)  à prix courants qui   a évolué ainsi de 2000 à 2019  se calculant  par rapport à la période précédente, un taux de croissance élevé en T1 par rapport à un taux de croissance faible en TO donne globalement un taux faible  : - 2000 5,0%-2005, 6,1%- 2010, - 2015,3,7%--  2018, 1,4 %- 2019, 0,8% pour le gouvernement , 0,7% pour le FMI . Pour les prévisions 2020   nous avons pour l’ONS  un taux de croissance négatif de 3,9% au premier trimestre 2020.  Le    Fonds monétaire international (FMI) dans son rapport sur les perspectives économiques mondiales publié  le 13 octobre 2020   a révisé à la baisse ses prévisions de croissance de l’économie algérienne à -5,5% en 2020, contre -5,2% anticipée en avril , 2020  tablant  un taux de croissance de 3,2% en 2021, contre 6,2% dans son rapport d'avril 2020 , soit la moitié de ce qui était prévu  et ce    sous réserve de la maîtrise de l’épidémie du coronavirus qui impacte la croissance de l’économie mondiale

Troisième impact sur le taux de chômage, mais  devant tenir compte de la   pression démographique . En  2020 la population dépasse 44 millions d'habitants, avec  une prévision pour 2030 de plus de 50 millions d’habitants.  La population active fin 2020 dépasse 12,80.  millions et  il faut créer annuellement entre 350.000 et 400.000 emplois nouveaux par an.  La structure de l'emploi, fait ressortir un secteur tertiaire dominé par le  commerce, les   services et l'administration) avec un nombre de retraités en mai 2020 de  3.266.000 personnes où  La caisse de retraite connaît un déficit structurel. Comme conséquence à la fois de la baise du produit intérieur brut  et de  croissance démographique , nous assistons donc  à un accroissement du taux de chômage : 2017, 11,6%- 2018, 13,1%- 2019. Dans son Rapport d'octobre 2020,pour  le FMI Le taux de chômage devrait atteindre 14,1% en 2020 et 14,3%  en 2021. Comme conséquence  de la non maîtrise de la conjoncture imprévisible, et cela n'est pas propre à l'Algérie, rappelons que dans son  rapport d'avril  2020, le FMI prévoyait  pour l'Algérie un  taux de chômage de 15,1% en 2020  avant de redescendre sensiblement à  13,9% en 2021.  

Quatrième impact sur le déficit budgétaire et la balance des paiements où selon la loi de finances complémentaire 2020  le déficit budgétaire  devrait atteindre -1.976,9 milliards de dinars, soit -10,4% du Produit intérieur brut (PIB)  et  la  balance des paiements enregistre  un solde négatif de -18,8 milliards . Pour le FMI dans son rapport d'octobre 2020, la baisse de l'activité économique de l'Algérie devrait se poursuivre en 2020 , le déficit du compte courant  se creusant en s’établissant à -16,6% du PIB en 2021. .Toute  baisse  du dinar par rapport au dollar et à l'euro permet d'augmenter artificiellement la fiscalité hydrocarbures  et la fiscalité ordinaire  Pour combler le   déficit budgétairel'Algérie a eu recours  à l’émission monétaire.   La Banque Centrale  de  mi-novembre 2017 à avril 2019, a mobilisé 55 milliards de dollars, soit l'équivalent de 32 % du PIB de 2018.  Ce financement , outre l'effet inflationniste, comme au Venezuela, favorise  la baisse la baisse des réserves de change. Puisque en mettant à la disposition de certaines entreprises des dinars, 70% des matières premières et des équipements des entreprises publiques et privées étant importées, le taux d'intégration ne dépassant pas 15/20%), ces dernières  importeront de l’étranger  donc en devises.   

Cinquième impact sur le niveau des réserves de change.  Selon le Fonds Monétaire International (FMI), information rapportée le 26 septembre par le site spécialisé, Oil Price , l'Algérie a besoin d’un prix du baril de pétrole estimé à 157,2 dollars pour équilibrer son budget.  le prix du baril fixé par la loi de finances 2020  de 30 dollars n’est  qu’un  artifice comptable .  Selon les prévisions du FMI pour les années précédentes, le prix d'équilibre du baril pour l'Algérie était estimé de 104,6 dollars en 2019, à 101,4 dollars en 2018 et à 91,4 en 2017. Il s’ensuit une  baisse drastique des réserves de change qui   ont évolué ainsi :  -2013 : 194,0 milliards de dollars,  - 2018 : 79,88 milliards de dollars - fin  2019 :  62 milliards de dollars, - fin 2020, avant l’épidémie du coronavirus , les prévisions de la   loi de finances complémentaire  sont de  44,2 milliards de dollars contre 51,6 prévu dans la loi initiale  Le FMI pour prévoit     33,8 milliards de  dollars fin 2020,  le trésor français 36 milliards   et fin 2021, début 2022, entre 12/13 milliards de dollars.   En cas de baisse drastique des réserves de change à 10/12 milliards de dollars début 2022, ,  la banque d'Algérie sera contrainte de dévaluer le dinar officiel à environ 200/220 dinars un euro.  Nous aurons un écart de 50% sur le marché parallèle,  la cotation actuelle  n'étant pas  significative du fait de l'épidémie du coronavirus qui limite la demande  

Sixième impact sur le taux d'inflation qui influe sur le pouvoir d'achat compressé en Algérie compressé en Algérie par les subventions généralisées et non ciblées source de gaspillage   : -2010, 5,0%-2011, 4,5%-2012, 8,9%(après les augmentations de salaires)- 2013, 3,9%-2014, 2,9%- 2015, 4,2%-2016, 5,9%-2017, 5,6%-2018   et   5,6%  en 2019.( source Data). Le FMI est plus prudent dans son rapport d'octobre 2020,  notant que les  prix à la consommation devrait être de  3,5% en 2020 et à 3,8% en 2021. Pour l’Algérie s’impose une révision du calcul  de  l’indice pour tenir compte de l’évolution  des besoins nouveaux, où l’immatériel tend à prendre une proportion croissante et devant impérativement analyser les liens entre croissance, répartition du revenu national et le modèle de consommation par  couches sociales.

Septième impact sur la cotation du dinar où  la valeur  d'une monnaie dépend avant tout  du niveau de la production et de la productivité . L'évolution du cours officiel   du dinar  dépend du niveau réserves de change  à plus de 70%. Pour la période 2010/2020  nous avons la cotation suivante : -2010, 74,31 dinars un dollar et 103,49 dinars un euro :   -2015, 100,46 dinars un dollar et 111,44 dinars un euro :  -2016 :100,46 dinars un dollar et 111,44 dinars un euro :  -2017 : 110,96 dinars un dollar  et 125,31 dinars un euro :   - 2018 : 116,62 dinars un  dollar et  137,69 dinars un euro :   -2019 :119,36 dinars un dollar et 133,71 dinars un euro :- 17/10/ 2020  cours achat   :129,012  dinars un dollar  et 151,43 dinars un euro.

En conclusion, quelles perspectives ?  L'Algérie acteur stratégique au niveau de la région, a besoin de paix et de développement loin des mentalités rentières, du fait  des  liens dialectiques entre sécurité et développement,  car toute déstabilisation aurait une  répercussion régionale sur l’espace méditerranéen et africain – A.Mebtoul American Herald Tribune USA trois interviews 2016- 2020 et huit contributions  AfricapresseParis 2018/2020).  Le   compromis des années /2020/2030 devra donc concilier l’impératif de productivité et la cohérence sociale, les principes d’une société ouverte et le devoir de solidarité, passant  par la formulation d’un nouveau contrat social.( réformes et démocratie ouvrage  du Pr A.Mebtoul office  des publications universitaires OPU  deux tomes  390 pages 1982 Alger   et direction de l’ouvrage collectif , réformes, démocratie et économie de marché  Casbah Editions 2005 deux volumes 520 pages)   La future politique socioéconomique   devra tenir compte de   la demande de révision par l’Algérie de  certaines clauses de l’Accord d’Association avec l’Europe,   pour un partenariat gagnant et des tensions  géostratégiques en Méditerranée,  au Sahel  et en Libye déterminants pour l’avenir de l’Algérie.( ouvrage collectif sous la  direction du Pr  A.Mebtoul et du Dr Camille Sari 2 volumes 1050 pages regroupant 36 experts internationaux Edition Harmattan Paris, le Maghreb face aux enjeux géostratégiques)  C’est que  le  XXIème siècle sera dominé par  les  réseaux de la société civile en symbiose avec de nouvelles fonctions des Etats, des entreprises,  et des institutions internationales de régulation, avec les défis de la transition  numérique, énergétique   entre 2020/2030/2040  et  la culture  à travers les médias, qui imposeront un changement profond dans les deux prochaines décennies dans les modes d’organisation institutionnelle, d’entreprises, de consommation et nos comportements. Cela interpelle l’Algérie pour une nouvelle stratégie d ‘adaptation à ces nouvelles mutations.

Le 17/10/2020.

 ademmebtoul@gmail.com 

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