Alger - Paris et route de la soie

Par Contribution | 31 Mai 2020 | 18:46

Par Houria Ait Kaci

Qu’un journaliste français fasse son travail en toute liberté et dans le respect de l’éthique professionnelle sur un sujet qui concerne l’Algérie, cela relève de la liberté de la presse. Mais que ce même travail soit diffusé sur plusieurs supports médiatiques et au même moment, cela ressemble plutôt à une campagne de presse suggérée d’en haut. Quand ces mêmes médias font partie du Groupe France Télévision, propriété de l’Etat français, cela s’apparente à une campagne politique pour exercer des pressions contre Alger qui n’a pas apprécié ce procédé et qui l’a signifié clairement à  Paris en rappelant son ambassadeur pour consultations.

Mais de quoi cette nouvelle campagne  médiatique anti-algérienne est –elle le nom ? Qu’est ce qui a dérangé Paris dans les relations politiques que le nouveau locataire d’El Mouradia  veut instaurer avec Matignon ? Abdelmadjid Tebboune avait clairement déclaré dès son arrivée au pouvoir que «l'Algérie avec sa nouvelle génération et direction [n'accepterait] aucune immixtion ou tutelle» de la part de la France et que « L'Algérie n'est pas une chasse gardée de la France. C'est un État libre qui décide seul de son avenir », a-t-il dit lors de sa première entrevue avec des journalistes algériens le 22 Janvier.

Alors que l’on croyait que « la page était tournée » après la tension née durant la crise de succession de Bouteflika et les manifestations du Mouvement populaire, que Paris a d’abord rejeté en affichant son soutien au 5ème mandat et à la prolongation du 4eme mandat bis, avant d’essayer de l’exploiter  dans le sens de ses intérêts, alors que les manifestants étaient nombreux à demander la fin de la tutelle exercée par l’ancienne puissance colonisatrice ! 

L’échec de la France à utiliser le Hirak comme un moyen de pression sur Alger pour préserver ses intérêts pourrait expliquer l’image réductrice et négative donnée par le documentaire « Algérie mon amour » diffusé sur France 5 qui fait polémique en ce moment. Alors qu’il était adulé il n y a pas longtemps sur les plateaux des chaines TV françaises, voila que tout d’un coup le mouvement est devenu infréquentable et caricaturé à l’extrême. 

Il n’y a pas longtemps une autre campagne politico-médiatique contre l’Algérie avait été déclenchée par des ONG et des médias français pour critiquer les arrestations de militants du Hirak, dont des journalistes, et dénoncer les atteintes à la liberté d’expression. Des médias français ont même accusé le Gouvernement algérien d’utiliser la pandémie du Coronavirus pour empêcher le retour du Hirak. Cette implication dans les affaires intérieures d’un pays relevait –elle de la liberté d’expression ou d’une ingérence déguisée ? 

Fin mars, des propos tenus sur France 24 à propos de l’aide chinoise à l’Algérie dans la lutte contre le Corvid- 19, avait fait réagir le ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, qui a convoqué l’ambassadeur de France à Alger pour lui faire part «des vives protestations de l’Algérie suite aux propos mensongers, haineux et diffamatoires à l’égard de l’Algérie et de ses autorités » et chargeant l’ambassade d’Algérie à Paris de « déposer une plainte pour diffamation » contre cette chaine.

Certes les sujets de discorde avec Paris sont nombreux. On peut citer l’affaire du retour des vols d’Air France après la pandémie du Covid- 19 sans avoir consulté au préalable les autorités algériennes a fait sortir Alger de ses gonds. Le Gouvernement a remis les pendules à l’heure en affirmant qu’il s’agit d’une décision souveraine que seul le Gouvernement algérien peut prendre. 

Mais c’est surtout au plan économique que les nouveaux choix d’Alger de rééquilibrer ses échanges ont dû déranger les intérêts français. On peut citer la décision de la Sonatrach d’user de son droit de préemption, dans le rachat des actifs pétroliers et gaziers détenus par la société américaine Anadarko, empêchant ainsi leur rachat par la française Total. L’accord envisagé par Total devait lui permettre de racheter pour 8,8 milliards de dollars les actifs d’Anadarko en Algérie, au Ghana, au Mozambique et en Afrique du Sud, ce qui lui aurait permis de renforcer considérablement ses positions en Afrique. 

Sous le règne de Bouteflika, l’embellie financière algérienne a bien profité à la France, non seulement avec les marchés octroyés à ses entreprises mais aussi aux investissements effectués dans l’Hexagone par les oligarques proches de Bouteflika dans l’immobilier et le commerce surtout,  avec l’argent de la corruption et la fuite de devises.

« Les relations économiques et commerciales ont progressé rapidement depuis 1999 et sont particulièrement denses. Nos échanges ont effectivement triplé entre 1999 et 2013. En 2014, la France est devenue le 2nd partenaire de l’Algérie avec 10,9% de part de marché (12,08% en 2012) derrière la Chine (12,4%) et devant l’Italie (10,3%). Néanmoins, notre part de marché subit une érosion constante depuis 2000, en raison d’une concurrence accrue (Italie, Espagne, Allemagne, Turquie mais surtout Chine) », peut-on lire sur le site de l’ambassade de France à Alger. 

Sur ce même site, on apprend que la mission de Jean-Louis Bianco, nommé fin 2014, comme Représentant spécial du Ministre des Affaires étrangères pour les relations économiques de la France avec l’Algérie, consistait aussi à " faciliter les activités des entreprises françaises opérant en Algérie » et aussi « à préparer l’avenir de ces entreprises françaises (…) à prévenir l’apparition de nouvelles difficultés, à sécuriser l’entrée et le développement des PME-ETI françaises sur le marché algérien ». 

On ne sait pas quelle est la méthode utilisée par Mr Bianco pour « sécuriser » l’accès des entreprises françaises en Algérie mais on peut se demander si les pressions et les ingérences par campagnes de presse, d’ONG bien rodées et l’entretien d’un lobby pro-français, ne faisaient pas partie des outils de la stratégie de marketing utilisée, à chaque fois que la France risquait de perdre dans un marché au profit de l’Allemagne (Projet Desertec), de la Chine (nouveau port de Cherchell qui pourrait concurrencer le port de Marseille) ou de la Russie (importation de blé), à titre d’exemple. 

Or, il semble que depuis l’arrivée de Mr Tebboune à El Mouradia, une nouvelle politique de rééquilibrage des relations économiques et politiques de l’Algérie est entrain de s’opérer. Ce qui remet en cause la politique néocoloniale qui faisait de l’Algérie une chasse gardée de la France et non un partenaire traité d’égal à égal. C’est le remodelage des relations de l’Algérie avec les pays émergents, notamment la Chine et la Russie, qui ne doit pas être du gout de Paris, ce qui explique le maintien de la stratégie de la tension vis-à-vis de l’Algérie dont font partie ces campagnes politico- médiatiques récurrentes.  

Au plan des relations extérieures, les positions françaises en Afrique du Nord et au Sahel, comme en Libye (détruite par Sarkozy et BHL), au Mali, au Sahara Occidental sont toujours opposées à celles de l’Algérie et favorisent l’entretien des conflits au lieu de leur apaisement et de leur solution politique, participant de ce fait au maintien de la tension aux frontières de l’Algérie. Au sein de l’ONU et de l’UE des lobbies actifs se chargent de vendre les thèses revanchardes et néo-colonialistes du Quai d’Orsay.     

Mais tout cela n’est qu’une partie visible de l’iceberg, du jeu de cartes qui se déroule en Afrique, que les analystes et les géopolitiques considèrent comme le continent africain, au centre de la concurrence mondiale entre le monde unipolaire (Alliance atlantique) et multipolaire (Chine, Russie). 

« Les États-Unis, la France et leurs alliés unipolaires veulent conserver l’Afrique comme réserve exclusive de main-d’œuvre, de marché et de ressources dans un avenir prévisible, à la fois pour leur propre intérêt matériel et pour l’avantage stratégique supplémentaire de priver la Chine et d’autres de ses fruits économiques. À l’inverse, la Chine veut intégrer les économies et les populations qui connaissent la croissance la plus rapide dans l’évolution de l’ordre mondial multipolaire et leur donner une juste chance de réussir dans le système mondial » écrit l’analyste Andrew Korybko.

Selon ce même analyste, spécialiste de la « guerre hybride », « le grand objectif derrière chaque guerre hybride est de perturber les projets multipolaires interconnectant des pays souverains en manipulant les conflits d’identité provoqués extérieurement (ethnique, religieux, régionaux, politique, etc.) au sein d’un État de transit ciblé 1 ». Il soutient que « les objectifs d’intégration eurasienne de la Russie et des projets de la Route de la Soie de la Chine sont les cibles de la stratégie de guerre hybride mondiale des États-Unis, ce qui ouvre donc un large éventail de champs de bataille géographiques ».

Lire à ce sujet in: 

https://www.algerie1.com/face-b/guerres-hybrides-strategies-contre-l-afrique

Dans cette guerre économique mondiale, soutenue par les moyens de guerre classique, y a-t-il aussi une « guerre hybride » menée par l’Alliance atlantique contre l’Algérie ? Pour le chercheur algérien en géopolitique Ahmed Bensaada, cela ne fait pas de doute, car l’Algérie, comme tous les pays qui ont adhéré au projet de « la route de la soie » font l’objet de déstabilisations, a-t-il soutenu dans un débat avec d’autres analystes sur les ondes de Canal Algérie dernièrement.  Pour lui, c’est la « la réorientation géo stratégique » ou le « réalignement vers l’Asie », qui vaut ces ennuis, présents et à venir, à l’Algérie qui doit continuer de défendre ses intérêts bien compris.

Il faut rappeler que l’Algérie a ratifié avec la Chine le mémorandum d'entente sur la coopération dans le cadre de l'initiative "la ceinture économique de la route de la soie et la route de la soie maritime du 21ème siècle", selon un décret présidentiel rendu public le 8 Juillet 2019. L’accord signé, les deux pays "œuvrent à consolider les relations politiques, renforcer les liens économiques et intensifier l'échange interpersonnel et l'échange culturel, contribuant à la réalisation des objectifs communs du développement".

« La route de la soie » va-t-elle faire comprendre à Paris que le temps de la politique néo- coloniale en Algérie est terminé et qu’il faut tourner la page une bonne fois pour toutes, pour une relation servant les intérêts des deux peuples algérien et français et non pas les intérêts minoritaires des  oligarques et du capitalisme financier mondial destructeur. 

Houria Ait Kaci

Journaliste