Ouyahia ou la triste rencontre d’un homme avec son destin

 Ouyahia ou la triste rencontre d’un homme avec son destin
Par Hakim Megatli | 12 Juin 2019 | 19:29

Ahmed Ouyahia, assis, seul dans sa cellule à la prison d’El Harrach, l’air pensif et ses mains tenant sa tête ? L’image est surréaliste même pour l’imagination. Le plus perspicace des metteurs en scène des fictions politique n’aurait pas pensé à un tel scénario. .   

Pourtant, l’homme au ton cassant et au regard de révolver qui aura marqué de son empreinte indélébile les 30 dernières années du pays, va passer sa première  nuit en ce mercredi  en prison.

Drôle et triste à la fois cette rencontre de l’homme avec son destin. Ouyahia nourrissait le doux rêve de monter un jour au palais d’El Mouradia et était convaincu qu’il était taillé pour le job de Président de la république.

Sa faconde, son sens de la répartie et son attitude de roublard politique a fait de lui un sérieux «client» du régime pour succéder à Bouteflika et assurer la permanence du système dont il est le fils légitime.

Le voilà qui  finit sans gloire au fond d’une cellule sous les hourras des algériens lambda qui l’ont suivi jusqu'au portail de sa nouvelle demeure.

C’est incontestablement un fait inédit dans l’histoire de l’Algérie indépendante qu’un Premier ministre à quatre reprises jadis au faîte de son pouvoir, soit jeté en taule comme un malfrat.

Politiquement son incarcération prend l’effet d’un séisme. Elle ouvre désormais la porte à toutes les possibilités.  

Sans doute que de nombreux algériens ne vont pas cacher leur bonheur de voir cet homme qui a crevé l’écran, et crevé les yeux à de nombreux cadres et opposants politiques finir dans un «panier à salade».

Ahmed Ouyahia est un personnage très clivant. Au point d’être l’un des plus impopulaires sinon le plus impopulaire responsable politique que l’Algérie ait connu depuis l’indépendance.

Et il en tire une incroyable fierté de faire le «sale boulot» pour ce pays qui «m’a tout donné», aimait-il dire, non sans une suggestion sacrificielle.

Ses admirateurs finirent par le vénérer, en pensant naïvement qu’il incarnait le parfait d’homme d’Etat prêt à aller au charbon pour sauver le pays.

«Maintenant c’est à moi de payer mes factures à l’Etat pour tout ce qu’il m’a donné». En prononçant cette réplique, Ouyahia était évidemment loin d’imaginer que la facture serait aussi salée.  

Quelle ironie du sort en effet pour un homme qui aurait pu être porté facilement à la tête du pays si le régime «uni» pour le meilleur et pour le pire, n’avait pas osé le risque de prendre le train fou du 5ème mandat !

Ironie du sort

Bien que sa réputation ne soit pas son fort à cause de son tempérament rigide, ses répliques qui suintent l’arrogance et ses décisions intempestives, rares sont ceux qui mêlaient Ahmed Ouyahia aux affaires de corruption.

De ce point de vue-là, sa mise sous mandat de dépôt est une grosse surprise pour le commun des algériens qui découvrent qu’il n‘est pas au-dessus de tout soupçon.

Il est vrai que le parfait amour qu’il filait et assumait avec les hommes d’affaires et les hommes de main de ce que Gaid Salah appelle la «Issaba», mettait quasiment sa tête à prix.

Les Haddad, Tahkout et les frères Kouninef qui étaient les bénéficiaires du système Bouteflika puis ses sponsors économiques et financiers sont déjà en prison pour des faits de corruption.

Il était donc presque logique qu’Ouyahia les rejoigne dans leur nouvelle demeure lui qui était l’inspirateur et l’exécutant des politiques et des décisions qui ont permis aux affairistes du régime de se servir jusqu’à l’overdose.

La boite de pandore étant ouverte, l’on s’apprête visiblement à assister au procès des années Bouteflika. D’autres têtes vont tomber parmi les hommes politiques et des responsables économiques, susurre-t-on.

Ce ballet de «prestigieux» prisonniers à El Harrach peut être symboliquement une bonne chose pour le pays à savoir que nul n’est au-dessus de la loi et que personne n’est hors d’atteinte.

Ces incarcérations d’ex hauts responsables peuvent ouvrir la voie à de nouvelles mœurs politiques où l’exemplarité éthique sera la norme.

A condition que la justice soit effectivement indépendante de toute instrumentalisation et qu’elle ne vire pas en règlements de comptes politiques.

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