Mouvement populaire : est-il juste de diaboliser les partis politiques de l’opposition?

Mouvement  populaire :  est-il juste de diaboliser les partis politiques de l’opposition?
Par Hakim Megatli | 14 Mars 2019 | 09:49

 L’avènement  triomphant du mouvement  populaire (Hirak) dans le paysage politique national a surpris et le pouvoir et l’opposition par sa fulgurance et ampleur.

La bipolarisation de la vie nationale héritée de l’ouverture politique des années 90, a volé en éclat face à l’éruption, tel un volcan, d’un troisième joueur qui se révèle autrement plus lourd et nettement plus représentatif.

De fait, ce Hirak acte l’échec cuisant du régime à capter les attentes de ce peuple longtemps laissé pour compte en usant et abusant du fantôme de la décennie noire brandi à tout va.

Il atteste aussi de l’incapacité de ce qu’il convient d’appeler la classe politique –du pouvoir  et de l’opposition-  à encadrer ces larges strates de la société qui attendaient qu’on veuille bien les écouter.

A l’arrivée, c’est l’échec total et l’impasse intégrale pour tout le pays qui se retrouve, mine de rien, face à un tsunami populaire prêt à emporter tout sur son passage à force d’une accumulation de  rancœurs et de frustrations.

Cette explosion du peuple que nous observons depuis trois semaines, s’apparente à une expression presque nihiliste d’un peuple algérien fatigué d’être pris pour ce qu’il n’est pas ; c'est-à-dire, un «valideur» passif des choix politiques, économiques, sociaux, culturels et sociétaux sur lesquels il n’est pas consulté.  

Encore heureux que cette incroyable force citoyenne se révèle pacifique et surtout porteuse d’une formidable énergie structurante.

Mais elle fait peur à tout le monde y compris au pouvoir qui dispose pourtant du monopole légal de la violence.

Un peuple oublié…

La force de cette insurrection citoyenne tient au fait qu’elle exprime une colère saine d’une jeunesse longtemps réduite à un faire valoir par un régime qui fait du clientélisme, du népotisme et parfois du tribalisme les seuls ressorts de sa survie politique.

Désormais, ce «jeune» peuple bêtement disqualifié veut se faire entendre et dicter lui-même la conduite à tenir à ces gérontes qui prétendent gouverner en son nom. 

Le pouvoir et l’opposition se mettent soudainement au garde-à-vous, devant sa Majesté la jeunesse qui peut manifester quand elle veut, où elle veut et comment elle veut sans avoir à demander la permission.

C’est une réalité politique nouvelle dont il convient dorénavant de tenir compte. Ce peuple  sorti dans la rue éructe une douleur collective refoulée à la face du pouvoir et sa clientèle d’un côté et de la classe politique de l’autre.

Mais il serait malhonnête de mettre tout le monde dans le même sac. En l’occurrence, le pouvoir avec son DRS, ses organisations de masses, son syndicats-maison, ses hommes d’affaires achetés à la commande publique, sa société civile embrigadée et ses relais médiatiques, a cassé tous les ressorts de la société durant ces vingt dernières.

Et les partis de l’opposition autonomes n’ont pas échappé à cette entreprise méthodique de dévitalisation de la société, transformés en  simples appareils sans âmes, déconnectés des réalités, à coups de pressions, d’interdictions de réunions, et de coups d’état organiques.

Faut-il alors jeter la pierre à ces partis de l’opposition qui n’ont même plus le droit banal de louer une salle de réunion publique ?

Les ravages de l’Etat-DRS

Il va sans dire que la pratique éhontée de la fraude électorale devenue au fil des années, une maladie incurable du régime aura totalement faussé la pratique politique en Algérie. 

Le fait est que les  années Bouteflika ont été rythmées par une dépolitisation dangereuse du pays. A tel point que l’activité politique est disqualifiée et diabolisée par un discours officiel servi sur un ton monocorde à la gloire du «rais».

Le reste, tout le reste, relevait au mieux de la politique politicienne, au pire de l’accusation en vogue de vouloir  porter atteinte à «l’unité nationale».

A chaque fois qu’un parti politique juge utile d’apporter son soutien à une action de protestation d’une catégorie sociale ou professionnel, le pouvoir et ses relais brandissent le carton rouge de la récupération.

Comme si la vocation d’un parti politique n’était pas justement d’embrayer sur les luttes sociales et catégorielles et leur donner une tribune publique pour les exprimer !

Evidemment , le pouvoir ne manque pas de malice. A défaut de répondre aux attentes légitimes du peuple d’en bas faute de compétence et de clairvoyance, il agit en embuscade contre les partis d’opposition qui tentent avec les moyens qui sont les leurs de relayer leurs revendications.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu un ministre accuser  telle ou telle catégorie professionnelle qui observe une action de protestation, d’être noyautée par un parti politique.

Ou un autre qui se félicite presque de ce qu’une corporation en grève ou des citoyens qui organisent une manifestation n’aient pas de revendications politiques…

C’est dire à quel point le régime était soucieux de garder les algériens loin de la politique ; c'est-à-dire, concrètement, loin de leurs préoccupations élémentaires.  

Cet exercice à fini par dissuader des partis de l’opposition les plus téméraires à se rapprocher davantage du peuple, et a élargi le fossé qui les sépare.

Le faux procès

Il est de bon ton pour certains d’instruire aujourd’hui un procès contre les partis «coupables» d’avoir déserté la rue.

La réalité est qu’ils sont eux-mêmes les premières victimes d’une pratique politique d’un autre âge qui conçoit les partis non pas comme des partenaires qui assurent l’intermédiation sociale indispensable dans toutes les démocraties, mais comme des empêcheurs de gouverner en rond qu’il faudrait  mettre  hors d’état de nuire.

Les formations politiques ont été contraintes au minimum syndical à force d’être accusées de récupération quand elles font juste leur travail.

Même en ces temps de manifestations populaires, les partis de l’opposition affichent, à leurs corps défendant  profiles bas de peur d’être taxés «d’usurpateurs» de la révolte.

Cette posture souligne à grands traits les rapports malsains qu’entretient le pouvoir avec les partis qui ne mangent pas à sa soupe et qui lui rappellent sa responsabilité historique dans le divorce du peuple avec les élections en particulier et la politique en général.

En tout état de cause, cette montée écumeuse du peuple d’en bas vers le haut  pour dire bruyamment ses quatre vérités et sérier ses exigences scellées et non négociables, signifie une seule chose : la faillite du pouvoir avec ses bras armées et ses béquilles politiques.

Et il n’est pas sûr qu’il ait saisi le message de cette formidable jeunesse en envoyant  dans ce chaudron l’octogénaire Lakhdar Brahimi. La cécité politique aurait-elle atteint un seuil irréversible ?

A moins que ce magnifique sursaut de la jeunesse algérienne, très branchée, ne fasse œuvre de pédagogie politique à des responsables qui incarnent la fracture numérique et générationnelle. 

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