L'évêque d’Oran: le pape François est désireux de venir en Algérie si les conditions s’y prêtent

L'évêque d’Oran: le pape François est désireux de venir en Algérie si les conditions s’y prêtent
Par Amine Bouali | 03 Mai 2018 | 14:39

L’actuel évêque d’Oran, Mgr Jean-Paul Vesco, a été, dans une autre vie, avocat au barreau de Paris, la capitale française, pendant 7 années, avant de s'engager dans la vie religieuse chrétienne, à l’âge de 34 ans. Ordonné prêtre en 2001, il fait un passage à l’école biblique de Jerusalem puis s’installe en Algérie, précisément à Tlemcen. En 2006, il est nommé vicaire général du diocèse d’Oran. En décembre 2010, il retourne à Paris où l’appellent de nouvelles responsabilités au sein de l’Eglise. Deux ans plus tard, le 1er décembre 2012, le pape Benoît XVI le nomme évêque d’Oran.

Mgr Jean Paul Vesco a publié, il y a une année, son deuxième ouvrage intitulé «L’amitié » où il se livre à une réflexion sur ce lumineux lien du cœur qui réunit des êtres humains, au-delà des différences de génération, de culture, de religion. L’amitié qui est, peut-être, un des ferments de son métier de vivre et de sa profession de foi. Mgr Jean Paul Vesco a accepté, pour Algérie1, de s’exprimer sur quelques questions d’actualité. 

Algérie1: Le pape François a pris, le 26 janvier dernier, la décision de béatifier les 19 religieux de l'église catholique- dont l'ancien évêque d'Oran, Mgr Pierre Claverie, et les 7 moines martyrs du monastère de Tibhirine- tués par des mains terroristes et dans des crimes haineux, durant la terrible décennie noire qu'a connue mon pays (notre pays) pendant les années 1990. Vous avez souligné, Monseigneur Jean Paul Vesco, que «les Algériens se sont sentis seuls, abandonnés, durant cette crise» et que ces 19 femmes et hommes d’église martyrs étaient restés «à côté du peuple algérien, en fidélité à l'Algérie, au nom de leur foi chrétienne». Vous avez déclaré aussi qu’en «donnant écho à ces béatifications voulues par le pape François, il y a quelque chose à dire pour le monde d'aujourd'hui, pour un monde nouveau à construire ensemble, au delà de nos différences religieuses, culturelles, nos blessures historiques». J’oserais presque vous demander: comment Monseigneur ? Est-ce que ce n’est pas une utopie?                         

Mgr Jean Paul Vesco: En décidant de donner en exemple, aux chrétiens du monde entier, le témoignage des membres de l’Eglise catholique qui, bien qu’étant menacés d’une façon particulière en tant qu’étrangers et chrétiens, ont fait collectivement le choix de rester aux côtés de leurs frères et amis algériens, le pape François veut envoyer un message fort au monde d’aujourd’hui. Il veut tout simplement dire que l’amitié entre les hommes de bonne volonté se jouent des différences de religion, de nationalité ou de culture, et ce message-là est peut-être plus urgent à faire entendre aujourd’hui qu’il y a vingt ans. Les membres de l’église catholique, pas seulement les dix-neuf dont la vie a été prise, ont fait librement le choix de rester par amour pour leurs voisins, leurs amis algériens, parce qu’ils étaient aimés d’eux. Ils ont estimé que cet amour-là avait le prix de leur vie. Dans l’évangile, Jésus dit à ses disciples : «il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis». C’est le cœur du message de ces béatifications. Il est peut-être utopique d’espérer faire entendre ce message, mais il est des utopies qui font avancer le monde. Le 16 mai prochain, nous célèbrerons la première journée mondiale du vivre-ensemble en paix, promue par l’Algérie et adoptée par les Nations Unies. C’était une utopie de la part de ses promoteurs que rêver d’une telle journée. Elle est aujourd’hui réalité. Et peut-être que cette journée, comme les béatifications, contribueront, même un peu, à faire avancer l’humanité dans la bonne direction. Je suis heureux que ces deux signes forts soient lancés depuis l’Algérie.

Vous avez déclaré que vous appréhendiez la perception de la société algérienne vis à vis de cette décision de béatification. («Il est très difficile de savoir comment cette annonce sera perçue»). Mais vous avez manifesté aussi votre volonté que cet événement ne se fasse pas «sans les Algériens». «Si ces béatifications ont lieu en Algérie et précisément à Oran comme je le souhaite, nous les ferons avec nos frères et sœurs algériens musulmans. Et il ne s'agira pas de mettre ces 19 martyrs à part, ou même de les comparer aux 200.000 victimes algériennes du terrorisme. Il y a eu tant et tant de policiers, d'intellectuels, de gens simples, qui ont pris ce risque-là et qui ont arrêté cette folie meurtrière dans laquelle nous étions» avez-vous dit. Pourquoi c’est important, selon vous, que ces béatifications se déroulent dans cet esprit ?                                                                  

Il n’est, bien sûr, pas question de mettre en rapport 19 morts et des dizaines et des dizaines de milliers d’Algériens qui ont risqué leur vie au quotidien, durant ces années de braise. Et je pourrais comprendre un agacement si l’église catholique donnait l’impression de mettre en avant «ses héros». C’est un risque qui est fortement perçu par certains d’entre nous. Tel n’est pas notre propos. Nous ne cessons de dire que ces 19 morts ne sont rien à côté de la centaine d’imams assassinés, des risques pris par tant d’intellectuels, d’artistes, de journalistes, de membres des forces de l’ordre et par la foule des citoyens qui ont simplement eu le courage de continuer à vivre aussi normalement que possible. Il est important pour nous de dire que ces chrétiens ont été tués avec des musulmans et non pas d’abord par des musulmans. Cela bat en brèche bien des idées reçues, même si, sans doute, nous n’échapperons pas aux instrumentalisations et aux simplifications de tous bords.

Les autorités algériennes ont donné officiellement leur accord pour que ces béatifications aient lieu en Algérie. Est-ce qu’une date a été arrêtée ? Est-ce que ce sera en 2018 ? Est-ce que le pape François pourrait venir présider lui-même cet événement ?                                 

Normalement, des béatifications sont célébrées dans le pays où ont vécu les personnes concernées. Mais dans ce cas particulier, cela n’allait pas de soi, même si c’était notre souhait le plus cher. Ces hommes et ces femmes sont morts pour n’avoir pas voulu quitter l’Algérie, comment dès lors imaginer faire mémoire de leur volonté, en dehors de ce pays et de ses habitants ? Cela dit, nous mesurons ce que cette autorisation représente comme confiance de la part des autorités et nous nous efforcerons d’être à la hauteur de la confiance qui nous est faite. Aucune date n’a été arrêtée à ce jour. 

Depuis longtemps nous rêvions d’une visite du pape François en Algérie et il nous semblait que la célébration des béatifications pouvait constituer une belle opportunité pour lui d’adresser un message de paix au monde, depuis l’Algérie. Normalement, le pape ne se déplace pas pour de telles occasions, ce serait une initiative exceptionnelle à plus d’un titreNombreux sont les pays qui l’ont invité et dans lequel il ne pourra pas se rendre. Il n’a, par exemple, pas encore fait de visite en France (sauf au Conseil de l’Europe à Strasbourg mais c’était pour un message adressé aux élus européens)Il nous a néanmoins reçus en audience privée, avec Mgr Paul Desfarges, l’archevêque d’Alger, le 1er septembre dernier, et nous l’avons senti désireux de venir si les conditions s’y prêtaient.

Cela dit, le pape est un chef spirituel mais c’est aussi un chef d’Etat et le processus de décision d’un tel voyage dépasse les compétences des évêques. Notre invitation n’était en effet adressée au pape François qu’en notre qualité de responsables spirituels. Les récentes déclarations faites par Monsieur l’Ambassadeur d’Algérie en Italie à un de vos confrères, laissent entendre que cette utopie d’une visite du pape François en Algérie, et à Oran (!) pourrait prendre corps d’ici la fin de l’année. Encore une utopie qui deviendrait réalité ! 

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