Al Fadjr a encaissé 76 milliards de centimes en huit ans : Les sous et les dessous de la presse

 Al Fadjr a encaissé 76 milliards de centimes en huit ans :  Les sous et les dessous de la presse
Par Djamil Mesrer | 20 Novembre 2017 | 21:27

Le ministre de la communication, Djamel Kaouane, a rompu aujourd’hui un silence pesant des autorités sur  l’accusation portée contre elles de vouloir étouffer et finalement «tuer» certains titres de la presse privées dont les lignes éditoriale sont jugées critiques. Dans une déclaration télévisée, le ministre a déconstruit l’argument politique en mettant sur la table des chiffres pour que chacun puisse se faire sa propre idée sur le marché publicitaire en Algérie.

A la directrice du journal Al-Fadjr qui vient d’arrêter sa grève de la faim, pour protester contre la suspension de la publicité publique, Djamel Kaouane révèle que son journal a bénéficié durant huit années de 76 milliards de centimes de publicité. «Je sais où va l’argent de l’Anep et notamment l’argent de l’Anep qui va au journal Al-Fadjr. En huit ans, le journal a reçu 76 milliards de centimes. Cette année, il a reçu quatre milliards de centimes», assène le ministre de la communication, en marge d’une cérémonie d’inauguration du siège social de l’Anep.

Enfonçant un peu plus le clou,  il a déclaré  que le journal de Hadda Hezam (photo) était toujours endetté auprès des imprimeries de l’État.

«La dette d’El-Fadjr  s’élève à près de dix milliards de centimes", révèle encore M. Kaouane non sans accuser sa direction  de n’avoir jamais payé les frais du loyer de son siège. «Le journal n’a pas payé également son loyer au niveau de la maison de la presse. Durant treize ans, il n’a payé qu’un seul mois. Sa dette s’élève à près de 300 millions. Ils ont près de 200 mètres carrés », a-t-il affirmé.

Le ministre de la communication qui voulait visiblement crever l’abcès avec la patronne du journal Al-Fadjr, s’est même demandé où  est parti cet argent engrangé auprès de l’ANEP.

«Nous savons où est parti l’argent de l’Anep. Et on le dit en toute transparence. Mais où part l’argent (du journal, NDLR) ? Il ne faut pas tromper l’opinion publique. Quatre milliards en sept mois !», a-t-il insisté.

Le ministre accuse

Djamel Kaouane, usera même d’ironie en souhaitant que ces révélations ne causeront pas de problèmes à Mme Hezam qui prétend avoir emprunté de l’argent. «La directrice d’Al-Fadjr a dit qu’elle a emprunté. J’espère que je ne vais pas lui faire des problèmes avec ceux chez qui elle a emprunté de l’argent quand ils vont entendre qu’elle a reçu quatre milliards en sept mois…», ajoutera-t-il.

Des propos décapants qui mettent la directrice d’Al Fadjr sur la défensive en ce sens qu’elle se retrouve accusée implicitement d’avoir détourné les milliards de centimes que l’ANPE a versé  dans les caisses de son journal alors même que celui-ci n’a curieusement plus de sous pour payer ses employés.

Cette grave accusation contre une directrice qui a fait le buzz par sa grève de la faim n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Hadda Hezam a en effet vite réagi aux insinuations du ministre en soutenant qu’elle n’a jamais pris un seul centime de l’entreprise Al-Fadjr mis à part son salaire.

Elle estime également que l’entreprise n’a pas de dette des impôts et que tous les travailleurs sont déclarés auprès de la sécurité sociale.

Tout en assurant que les dettes de son journal n’atteignent pas les dix milliards annoncés par le ministre, la directrice d’Al-Fadjr n’a pas, pour autant, jugé utile de donner le vrai chiffre. Elle a préféré botter en touche en invitant Djamel Kaouane à divulguer les dettes de l’ensemble des journaux dont certains d’après elle, ont obtenu 120 milliards de centimes en une année.

Hedda Hezam est allé jusqu’à menacer le ministre de poursuites judiciaires. Et ce ne serait pas une mauvaise chose de porter l’affaire des sous et des dessous de la presse devant les tribunaux pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Pollution médiatique

Il faut dire que le paysage médiatique est pollué par plus d’une centaine de titres dont certains ne sont même pas lus par leurs propres équipes, si tant est qu’ils aient des équipes. L’ex patron de l’information du tout aussi ex DRS, le fameux colonel Faouzi a inondé le marché avec des journaux bidon qui sont abreuvés dans la mangeoire de l’ANEP.

Du coup, des dizaines de titres arabophones et francophones, sans aucune identité éditoriale, sont nés et lancés dans l’arène pour capter une formidable rente que permettaient les pétrodollars des dix dernières années.

Le comble est que dans la majorité des cas, ces journaux-torchons sont édités par des gens qui n’ont rien à avoir avec le monde de la presse. Il leur suffit d’une fournée de journalistes stagiaires, une station PAO et le fil APS pour acquérir leurs lettres de noblesse… !   

Le fric est assuré par l’ANEP qui recevait des ordres d’en haut pour arroser ces petits canards boiteux au détriment des vrais journaux qui ont investi pour la formation et le développement.

A l’arrivée, l’Algérie hérite d’un paysage médiatique médiocre qui engloutit des centaines de milliards de centimes pour quelques minables services de sous-traitance politique. Le ministre de la communication qui vient de donner les vrais chiffres d’Al-Fadjr serait mieux inspiré de donner un coup de pied dans la fourmilière en révélant tous les montants accordées aux journaux. C’est la moindre des choses à faire que d’imposer la transparence et la traçabilité tant il s’agit avant tout de l’argent du peuple qui vient des institutions et des organismes publics. Jouons alors cartes sur table !

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